Esprit libre, idées courtes
19 décembre, 2006
L’émission Esprit Libre diffusée le dimanche entre 11h et 12h sur France Culture est très symptomatique de la manière dont ceux qui se réclament plus ou moins ouvertement d’une intelligentsia éclairée, analysent l’actualité nationale et internationale. L’écoute des deux dernières émissions a attiré notre attention sur l’incapacité des invités de Philippe Meyer à traiter sur le fond la question de la puissance. Dans l’émission du 10 décembre dernier, l’analyse de la politique iranienne éludait de manière spectaculaire les manœuvres de coulisse de la Russie et de la Chine vis-à-vis de Téhéran.
Max Gallo (romancier et essayiste), Jean-Louis Bourlanges (député européen et professeur à l’Institut d’Etudes Politiques de Paris), Yves Michaud (philosophe et Directeur de l’Université de tous les savoirs) et Katrin Bennhold (journaliste au International Herald Tribune) ne se sont pas une seconde posé la moindre question sur la manière dont ces deux anciens pays leaders du monde communiste cherchaient à tirer profit des failles de la politique extérieure américaine dans cette région du monde. La réflexion de Max Gallo sur le fait que la Russie construisait une centrale nucléaire en Iran, ne pouvait pas compenser ce déficit d’analyse. Ce soutien indirect à Téhéran n’est pas anodin et ne peut être passé sous silence si on cherche à mesurer les contours de la stratégie de puissance de l’Iran en Irak et au Liban.
Dimanche 17 décembre, la même carence ressortait du débat animé par Philippe Meyer. Les trois premiers invités cités ci-dessus et Eric Le Boucher (éditorialiste au journal Le Monde) ont notamment commenté l’intervention d’Emmanuel Todd lors de la conférence sur l’emploi et les revenus qui s’est tenue jeudi à l’initiative du premier ministre Dominique de Villepin. Une fois de plus les arguments développés dans l’émission Esprit Libre n’ont pas dépassé le stade de la polémique intra muros. Le débat s’est limité à une analyse contradictoire des idées défendues par Emmanuel Todd sur « un système économique mondial qui tend à asphyxier la société française ». Face à Max Gallo qui soutenait prudemment les propositions de Todd sur une Europe protégée des excès commis par les nouveaux entrants, les autres participants ont plaidé pour l’ouverture des marchés. Aucun des invités présents n’a élevé le débat sur les problématiques de puissance induites par les déclarations provocatrices de Todd. Autrement dit, leur lecture des rapports de force économiques ne dépasse pas le stade de l’analyse concurrentielle. Aucun des invités présents n’a été capable de prendre du recul sur les différences d’approche du marché mondial dès lors que l’on se situe au niveau d’une puissance en devenir comme la Chine et la Russie et non plus au niveau d’une entreprise multinationale. Nos intellectuels auraient pu citer, à titre de point de repère, le cas exemplaire de la renaissance du Japon à l’ère Meiji qui a su dans un premier temps préserver son indépendance face aux empires coloniaux européens puis dans un second temps, après une défaite militaire majeure en 1945, se hisser au deuxième rang de l’économie mondiale en négociant avec Washington sa liberté manœuvre économique pour ne pas basculer dans le camp communiste. La réussite japonaise trouve ces fondements dans la manière dont les dirigeants nippons ont su se jouer du monde occidental pendant des décennies en favorisant une concurrence intérieure entre leurs entreprises et en développent un sentiment de connivence nationale par rapport au monde occidental. Ce simple exemple permettrait enfin de sortir des remarques habituelles sur le protectionnisme et son contraire. Pas un mot non plus sur le système du Small Business Act instauré depuis des décennies par les Etats-Unis afin de garantir l’activité de leurs PME à l’intérieur de leurs frontières. A croire que ces intellectuels ne cherchent pas à comprendre comment le pays le plus libéral du monde a appliqué une politique d’économie de puissance afin de préserver un tissu industriel territorial. Ces méconnaissances sont inquiétantes. Elles démontrent une fois de plus la difficulté de faire aboutir en France des analyses qui sortent des sentiers battus par l’histoire de France de Georges Duby.



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