La RATP en conflit sur l’open data avec des anciens de Google

4 décembre, 2017

Etude du contexte
Le 3 janvier 2017, la RAPT annonce qu’elle met ses données en temps réel à disposition de toutes personnes intéressées. Cela marque la fin d’un bras de fer l’ayant opposée à une start-up londonienne, Citymapper concernant le refus de la RATP à ouvrir ses données en temps réel. Dans un monde toujours plus digitalisé, de nouvelles activités et sources de profit se sont créées autour du concept de l’open data qui correspond à la libre diffusion des institutions publiques de leurs données numériques. Allant de pair avec la méfiance des citoyens concernant la transparence des services publics, le mouvement de l’open data s’est développé rapidement ces dernières années. A travers l’étude de ce rapport de force, nous pourrons également mettre en évidence les opportunités économiques et les risques de l’open data.

La RATP accusée de mainmise sur les données
Citymapper est une start-up lancée en 2010 à Londres qui est spécialisée dans « les déplacements urbains et calculs d’itinéraires ». Par le biais de son site web ainsi que de son application disponible sur IOS et Android, les utilisateurs peuvent gratuitement calculer le temps de leurs trajets selon leurs préférences. Initialement, la zone de couverture était centrée sur Londres. Désormais 38 villes sont couvertes par l’application.
La régie autonome des transports parisiens est un établissement public à caractère industriel et commercial (EPIC). Détenue donc à 100% par l’Etat français, elle « exploite une partie des transports en commun de Paris et de sa banlieue ». La RATP possède plusieurs filiales lui permettant d’accéder à des marchés concurrentiels hors de la région parisienne et à l’étranger.
Revenons en septembre 2010, lorsque Azmat Yusuf, ancien employé de chez Google, créé Citymapper Limited, une start-up produisant une application permettant aux utilisateurs de calculer leurs itinéraires via les réseaux de bus londoniens. La start-up a surfé sur la démocratisation des données pour offrir un service de qualité. Le 9 avril 2016, après que la RATP ait bloqué l’adresse IP de citymapper car les demandes massives provoquaient une saturation des serveurs, elle lance une pétition à destination d’Emmanuel Macron, Anne Hidalgo et Valérie Pécresse afin que la régie ouvre ses données en temps réel . L’étude de cette pétition est intéressante, le discours employé est agressif, dénonciateur. Citymapper se place ici comme le porte-parole des Parisiens, qui sont des victimes car ils ne peuvent pas bénéficier des données en temps réel du fait du refus de la RATP de les partager. La start-up utilise la société civile comme caisses de résonance, ce qui est caractéristique des actions menées par des acteurs considérés comme les faibles dans un rapport de force. La pétition souligne également le non-respect des engagements pris par l’Etat en matière d’Open Data. Il est vrai que depuis la Loi n° 2015-990 du 6 août 2015 pour la croissance, l’activité et l’égalité des chances économiques (connu sous le nom de Loi Macron), « Les données des services réguliers de transport public de personnes et des services de mobilité doivent être diffusées librement, immédiatement et gratuitement ».
Le communiqué du site internet de Citymapper concernant la création de la pétition est encore plus vindicatif. S’adressant également aux utilisateurs, il rappelle à ceux-ci que la RATP est le seul organisme du monde à refuser d’ouvrir ses données en temps réel, que l’Open Data comporte beaucoup de bienfaits car il permet notamment d’améliorer la transparence des services publics, un argument particulièrement efficace dans un pays sclérosé par un fort cynisme envers les pouvoirs publics. Enfin, le communiqué cite également des réponses de la RATP indiquant le refus formel de la régie parisienne à l’open data et les manigances de celle-ci afin que les utilisateurs utilisent seulement l’application développé par la RATP et aucune autre.

La résistance de la RATP
La RATP n’a pas manqué de réagir face à ses accusations. Le 11 avril 2016, le directeur marketing, Dominique de Ternay explique alors que la RATP n’est absolument pas contre l’open data et qu’il était bien dans les prérogatives de la régie de fournir un accès aux données en temps réel. Il rappelle les origines du blocage de l’adresse IP de citymapper expliquant alors que la start-up londonienne avait eu un accès de manière non autorisée à exploiter les données en temps réel de la RATP ce qui avait provoqué de forts ralentissements et interruptions des serveurs, perturbant même le bon fonctionnement de l’application RATP. En guise de défense, il insiste sur le fait qu’il faut du temps pour installer une plateforme dédiée à l’open data qui serait séparée des services de la RATP afin d’éviter tout risque de saturation. Il insiste également sur le coût élevé à cette démarche mais que cette nouvelle plateforme serait opérationnelle dès la fin de l’année 2016.
Frank Avice, le directeur de la relation presse de la RATP est quant à lui, plus offensif dans sa réaction. Le 9 avril 2016, peu de temps donc après la publication de la pétition, il critique le fait que certains acteurs utilisent gracieusement les données de la RATP sans même les citer dans leurs applications. Egalement, il insiste sur le fait que la Loi Macron stipule que les services de transport en commun de personnes peuvent facturer l’accès des données aux « utilisateurs de masse ». De plus, la RATP demande à ce qu’elle lui soit rétrocédé tous les jeux de données, développements faits à partir des données de la régie parisienne. Franck Avice s’étonne que ce dernier point soit refusé par les acteurs concernés et rappelle que Citymapper est une société ayant levé beaucoup d’investissement et que la stratégie sous-jacente est de récupérer les données des utilisateurs pour pouvoir les monétiser par la suite.

La dynamique concurrentielle des start-ups
Le rapport de force sous-jacent de cette affaire est de nature économique. L’application Citymapper est en concurrence directe avec l’application de la RATP. L’application de la start-up est réputée comme étant plus ergonomique que celle de la régie parisienne. L’avantage concurrentiel de cette dernière résidait surtout dans ses données en temps réel, permettant ainsi des calculs d’itinéraires plus précis. En ce sens, il serait logique de penser que la RATP veuille garder le monopole de ces données afin de protéger son avantage vis-à-vis de ses concurrents. De l’autre côté, Citymapper a pour force son expertise technique comme le laisse penser le profil des 3 fondateurs du projet, dont 2 sont des anciens de Google. Seulement, les données en temps réel sont indispensables pour tout services de déplacement urbains et de calcul d’itinéraire, d’où la nécessité pour la start-up de les posséder. Il faut également se poser la question de la rentabilité de la Start-up londonienne, comment fait-elle pour gagner de l’argent ? A cette question, le fondateur Azmat Yusuf nous donne quelques indices lors d’une conférence donnée dans le cadre d’un événement organisé par Techcrunch (un site d’informations spécialisé dans les startups internet). La monétisation des outils développés pour organiser et traiter les datas recueillies aux gouvernements ou agences de transport semble être l’idée la plus retenue par son fondateur, qui reste vague et évasif sur ses intentions. Il est pertinent de noter également le développement en mai 2017 à Londres des Smartbus Citymapper, empruntant des circuits qui se voudraient être plus en adéquation avec les besoins des utilisateurs. A travers ces éléments, nous pouvons penser que la stratégie de développement de Citymapper est en 3 temps. Premièrement, l’application utilise l’open data en temps réel pour proposer des calculs d’itinéraire efficaces et développer des outils permettant de gérer ces données massives. Deuxièmement, Citymapper offre son expertise aux mêmes personnes à qui elle a emprunté les données, les décrédibilisant par la même occasion et devient la référence en termes de calcul d’itinéraires. Troisièmement, la start-up se substitue progressivement aux agences de bus, en développant ses propres « Smartbus » utilisant de nouveaux circuits. Question influence, la start-up profite de la bonne réputation de l’open data supposée améliorer la transparence des services publics et fustige toutes institutions refusant la démarche et qui par ce refus, lèsent les utilisateurs.
Côté RATP, la stratégie semble plus défensive qu’offensive. A travers les commentaires du directeur de la relation presse cités plus haut, nous pouvons constater que la régie percevait la menace liée à l’Open Data : La perte du monopole sur les données publiques induit que des sociétés privées peuvent s’emparer de celles-ci et développer une expertise que les services publics n’ont pas, remettant ainsi en cause leurs légitimités et leurs compétences. A terme, nous pourrions très bien assister à une privatisation de ces services. Contrainte par la loi Macron, il semble que la stratégie choisie ait été de monétiser son offre et de demander à ce que tous les développements faits par ceux qui réutilisent ses données en temps réel soit également en open data, de sorte à ce que la RATP puisse les utiliser gratuitement et ne dépende pas de l’expertise de Citymapper par la suite. La longue mise en place de la plateforme dédiée à l’Open Data a également permis à la RATP de gagner du temps pour pouvoir développer son application comme le montre la mise à jour de celle-ci en mai 2016. Le 8 février 2017, la RATP a annoncé la création d’une filiale « RAPT capital innovation » dont la finalité est d’investir dans des start-ups. Par ce biais, nous pouvons penser que la RATP essaye de capter l’expertise de jeunes pousses afin de combler son manque d’expertise dans le traitement des données et par extension ne pas dépendre de sociétés concurrentes qui eux, ont cette expertise et qui ont vu leurs puissances se développer grâce à l’open data.

Qui est sorti vainqueur de l’affrontement et pourquoi ?
Le 3 janvier 2017, la RATP annonce officiellement la mise à disposition des données en temps réel. Citymapper a donc eu gain de cause, néanmoins, l’utilisation de ces données ne se fait pas en totale gratuité. L’utilisation des données en temps réel de la RATP nécessite la création préalable d’un compte auprès de la RATP, l’indication de l’offre choisie, la déclaration d’une ou plusieurs adresses IP et l’acceptation des conditions générales. L’offre est gratuite jusqu’à 30 millions de requêtes par mois et devient payante au-delà. Bien que la RATP ait fini par céder ses données, elle a su gagner du temps malgré la contrainte juridique pour obtenir une redevance de la part des « utilisateurs de masse » et une filiale destinée à investir dans les start-ups. Néanmoins, il semble que le grand gagnant soit Citymapper, grâce à la popularité de son application et de sa posture de « faible » dans ce rapport de force, jouant le porte-parole des autres citoyens lésés à cause du refus d’un service public à être transparent sur ses données. La start-up reste en pleine expansion, a acquis une expertise redoutable sur le traitement des données récoltées grâce à l’open data, une expertise qu’elle compte vendre aux agences de transport, développe des partenariats avec Google ou Apple et d’autres applications dédiées aux transports (Uber, Gett, Car2Go). De plus, elle est passée du virtuel au physique avec l’expérimentation des « Smartbus Citymapper » dans les rues de Londres. Mais tout comme son application, il serait invraisemblable que la start-up ne veuille exporter ses « smartbus » dans toutes les villes où elle est déjà experte sur les habitudes des usagers,

Valérian Chartrain

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