OVH face aux géants américains du Cloud

7 novembre, 2017

En 2017, le marché américain du Cloud Computing représente 70% du marché mondial, soit plus de 100 milliards de Dollars et est en croissance constante (le cabinet de recherche IDC estime à 21,5% la croissance annuel du marché jusqu’en 2020). Il est actuellement dominé par Amazon (AWS et ses 12 milliards de CA) qui possède 40% des parts de marchés et Microsoft, Google et IBM dans une moindre mesure. Ce marché a cependant la particularité d’être très encadré par le gouvernement américain et le « Patriot Act » qui impose aux acteurs de mettre à disposition de l’état les données de leurs clients. C’est dans ce contexte que OVH, la nouvelle « licorne » française entre en jeux.
OVH est une société française de Cloud Computing fondé en 1999 par Octave Klaba. En moins de 20 ans, elle a connu une ascension vertigineuse. En 2017, elle annonce un CA de 400 millions d’euros et est classée en 2ème position des plus grands hébergeurs mondiaux par Netcraft. Leur activité est concentrée sur 4 services : les noms de domaine, l’hébergement de serveurs mutualisés et dédiés, le Cloud-Computing et la télécommunication. L’entreprise détient 20 Datacenters à travers le monde et est implantée dans 19 pays.
Soutenu par une levée de fond de plus de 650 millions d’euros d’un groupement de 9 banques et des fonds d’investissement KKR et Towerbrook, l’hébergeur roubaisien souhaite se donner les moyens de ses ambitions et entreprend une stratégie de développement dans le monde entier à travers un investissement de 1,5 milliard d’euros d’ici 2020.

Une prise de position de force dans le cloud
Le 5 avril 2017, OVH rachète Vcloud Air filiale du géant américain de la virtualisation VMware, leader mondial des infrastructures cloud et de la mobilité d’entreprise pour un montant jusqu’à présent inconnu. (On sait seulement que le fondateur a indiqué sur Twitter vouloir investir 400 millions d’euros d’ici la fin 2017 pour accélérer le développement international).
VMware est une société fondée en 1998, filiale de EMC Corporation, devenu Dell Technologies depuis 2016. Sa principale activité est la virtualisation d’architecture à destination des entreprises. En 2016, elle réalisa un chiffre d’affaires de 1,78 milliard de dollars. Sa filiale, Vcloud Air, représentait 7% du CA du groupe et sa vente soulève des questions concernant la stratégie de VMware.
En effet, bien qu’OVH et VMware multiplient les partenariats depuis 2011 avec vSphere et vCenter notamment et en 2016 avec offres conjointes de SDDC le choix reste surprenant. La société américaine est en constante croissance et tous les voyants du secteur du cloud computing sont au vert. On peut donc supposer que Vmware souhaite se recentrer sur la virtualisation et s’éloigner du marché du cloud très concurrentiel et contrôlé. Cette hypothèse est appuyée par le partenariat avec Dell en Network Functions Virtualization. Par ailleurs, il ne semble qu’aucune offre n’ait été faite de la part de AWS ou Google alors que l’acquisition de la filiale aurait pu constituer un avantage dans leur lutte pour la domination du marché.

OVH a donc réussi l’acquisition d’un poids lourd du cloud ainsi que tous ses serveurs répartis dans 14 centres d’hébergement dans le monde, lui donnant un argument de force à faire valoir dans sa lutte avec AWS, Google et tous les autres géants américains de ce marché.

Ces serveurs permettent donc d’augmenter les capacités d’OVH en termes de volume de clients, mais aussi la stabilité de ses services. Ils offrent aussi la possibilité de développer de nouveaux services et applications et donc de devenir beaucoup plus compétitif sur leur marché.
Le cabinet américain cloud Spectator, qui est une référence en termes d’étude de cloud, classe dans un rapport paru en 2017 OVH deuxième en termes qualité de service/ prix, loin devant Google et Amazon.
Cependant, OVH, à travers ce mouvement, devient un acteur gênant pour les puissances occidentales qui cherchent à conserver la maîtrise de la surveillance du cloud. OVH est un des rares hébergeurs de Cloud souverain, c’est à dire qui conserve la confidentialité des données de ses utilisateurs (qui sont des entreprises pour la très large majorité). Parmi ses clients, on retrouve 14 sociétés du CAC40, 20 des 500 plus grands groupes mondiaux, ainsi qu’un nombre très important de PME françaises. Ce n’est pas le cas de ses principaux concurrents américains (AWS, Google, etc.) qui, soumis au Patriot-Act, ont une obligation de transparence vis-à-vis du gouvernement américain. Pour pallier ce problème, OVH a d’ailleurs créé une filiale, OVH US, afin de conserver les données de tous ses clients non américains loin du joug de la loi américaine.

Les dangers induits par l’ouverture du capital d’OVH
OVH s’est rendu vulnérable en ouvrant son Capital à KKR et Towerbrook à un niveau non communiqué (même si minoritaire, on peut l’estimer aux alentours de 25%). KKR est un des fonds d’investissement les plus puissants au monde. Il est connu en France pour son implication aux côtés de TPG Capital dans le rachat de Gemplus. Ce fond est dirigé par David H Petraeus, un ancien directeur de la CIA et intervenant régulier du conseil de direction d’In-Q-Tel. Il est à noter qu’il a travaillé à plusieurs reprises avec Pat Gelsinger, le dirigeant de VMware.
Il a été révélé que Octave Klaba, le fondateur de OVH est la cible de surveillance de la part du GCHQ, le Government Communications Headquarters, qui est lui-même membre de l’UKUSA, United States Communications Intelligence Agreement.
Par ailleurs, en 2010, Wikileaks a choisi OVH comme hébergeur pour l’ensemble de ses données afin de se protéger de l’état américain, plaçant l’entreprise française dans une situation délicate, notamment avec son gouvernement.
La situation actuelle est la suivante : il y a une entreprise stratégique pour la France car elle possède énormément d’informations et de données d’entreprises. Celle-ci ouvre son capital à un investisseur américain pour se développer sur le marché étatsunien. Son dirigeant est surveillé par des services de renseignements et son investisseur est étroitement lié à la CIA. Ce scénario rappel très fortement celui de Gemplus en 2002 et peut pousser à s’inquiéter pour la souveraineté de l’entreprise. De ce fait, on peut s’interroger sur le fait que si la société passait sous pavillon américain, est-ce que l’ensemble de ses clients seraient soumis au Patriot-act et verraient leurs informations totalement accessibles par les autorités américaines. On sait notamment que la NSA exploite de façon assez importante les informations confidentielles de nombreuses entreprises par ce biais.

OVH se donne donc les moyens de concurrencer Amazon et de devenir le leader mondial d’un marché en forte croissance et très stratégique, mais par la même occasion s’expose et se rend vulnérable.

Thibaud Piquet

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