Marché australien des sous-marins : bilan de la lutte entre Français, Allemands et Japonais

28 novembre, 2017

L’Australie possède la troisième zone économique exclusive (ZEE) derrière les Etats-Unis et la France. C’est un acteur majeur de la zone Océanie - Pacifique, tant sur le plan économique que militaire. Canberra est un fidèle allié de Washington depuis le pacte militaire d’ANZUS de 1951 et entretient également de bonnes relations avec Tokyo. Cependant, la région connaît une déstabilisation actuellement. La Chine a une mainmise illégale et illégitime en mer de chine méridionale, une zone stratégique où transite 40% du trafic commercial mondial. D’ici 2020, Pékin possédera 70 sous-marins et la moitié des aéronefs et navires de combat seront présents dans la région Asie-pacifique.
Dans son Livre Blanc sur la défense de 2016, Canberra pressent une intensification de la présence militaire dans la région et prévoit et l’instabilité grandissante. Dès lors, le budget de la défense australienne pour l’année financière 2016-2017 était de 32,4 milliards de dollars australiens et devrait passer à 52,8 milliards d’euros en 2025-2026. L’effort est principalement porté sur la marine. L’Australie possède six sous-marins conventionnels de la classe Collins qui ne permettent pas la présence de la Royal Australian Navy (RAN) en mer de Chine. Canberra décida de renouveler sa flotte de sous-marins ainsi que sa flotte de surface. Au départ, le gouvernement australien privilégiait le Japon pour le programme « SEA 1000 » mais en février 2015, le nouveau gouvernement lança un appel d’offre à trois candidats : le consortium japonais, l’allemand TKMS et DCNS.

Les entreprises en concurrence
Le camp français est composé de DCNS Australia, du gouvernement français de l’époque ainsi que de Thales Australia. DCNS est détenu à 65% par l’Etat et à 35% par Thales. Le groupe français fait déjà preuve d’une expertise opérationnelle avec son Scorpène, un sous-marin de 2.000 tonnes vendu à 14 exemplaires à l’export (Inde, Brésil, Malaisie, Chili).
Le français développe le Barracuda de la classe Suffren, futur SNA de la Marine nationale dont la première livraison est prévue en 2018. Au lieu de proposer le Scorpène, DCNS proposa un dérivé du Barracuda à propulsion conventionnelle et ultra silencieuse : le « Shortfin Barracuda ». Un sous-marin de 4.500 tonnes et long de 97 mètres à propulsion diesel/électrique. Le Shortfin barracuda intègre des composants de haute précision en alliage de nickel calédonien ultra résistant produits par la société Auber et Duval et le groupe Eramet. Le Shortfin est un sous-marin océanique capable d’effectuer de longues patrouilles.
L’allemand TKMS est le leader mondial des sous-marins conventionnels avec 60% parts de marché. Dès les années 1960, TKMS s’impose avec son engin, le Type 209, un diesel-électrique vendu à 69 exemplaires au profit de 14 Etats. Construit par le chantier naval Howaldtswerke-Deutsche Werft, le Type 209 est le sous-marin conventionnel le plus vendu. L’Allemand est spécialisé dans la vente des sous-marins faisant 2.000 tonnes avec le Type 212/214 (65m, 1850t, 14 armes) et le Type 210mod (58m, 1150t, 10 armes), Pour le programme « SEA 1000 », TKMS a développé un nouveau modèle de sous-marin lourd océanique long de 89 mètres pour un déplacement d’environ 4000 t en plongée. Le Type 216 pourrait théoriquement parcourir 10.000 milles à une dizaine de nœuds et pourrait mettre en œuvre 18 torpilles lourdes et missiles antinavire.
Le consortium japonais rassemble l’Etat japonais, Mitsubishi Heavy Industries et Kawasaki Heavy Industries. Il propose le sous-marin de la classe Soryu dont 8 engins sont déjà en service actif dans la marine japonaise. Long de 84 mètres et se déplaçant 4.200 tonnes en plongée, le sous-marin est à propulsion anaérobie. Ce récent système de propulsion permet une meilleure autonomie ainsi qu’une meilleure furtivité car le submersible n’a pas besoin de sortir son snorchel pour alimenter en air son moteur diesel/électrique. Le moteur développé par Kockums et construit par Kawasaki Heavy Industries est remplacé par des accumulateurs lithium-ion. Le consortium japonais propose d’agrandir le Soryu de six à huit mètres afin qu’il puisse transporter davantage de carburant et des batteries plus puissantes pour tenir compte des énormes distances parcourues par la marine australienne.

Les différents aspects du rapport de force
La confrontation pour le programme « SEA 1000 » englobe plusieurs critères d’ordre politique, géostratégique et technologique. D’abord politique, les concurrents sont soutenus par leurs Etats respectifs car il est question d’un contrat d’une valeur de 34 milliards d’euros et employant des milliers de personnes sur 50 ans. Les chefs d’Etat et de gouvernements soutiennent leurs entreprises impliquées dans cette lutte. Ensuite géostratégique, les sous-marins sont des outils de puissance qui pèsent dans les relations entre Etats. Ils sont d’autant plus importants s’ils sont présents dans une région destinée à être instable et être en proie aux conflits de basse et haute intensité. Enfin, le rapport de force est ici technologique, le gagnant est celui qui propose le submersible le plus performant technologiquement. La stratégie du consortium japonais repose sur les relations diplomatiques et commerciales nippo-australiennes. Tokyo s’appuie sur Washington, l’arbitre officieux, pour qu’il soutienne secrètement le Japon, pays clés du « pivot américain » en Asie-Pacifique. L’Allemagne joue la carte de la neutralité, Angela Merkel et une campagne commerciale prônent la qualité allemande. DCNS, consciente de son savoir-faire technologique, se concentre sur la politique intérieure australienne et compte sur le réseau diplomatique français très efficient.

Les défauts des propositions des Japonais et des Allemands
Au terme de deux années de négociations, DCNS sort vainqueur. L’Australie n’a pas sélectionné le consortium japonais pour de nombreuses raisons. Tokyo est novice en ce qui concerne les contrats internationaux de stratégiques. Ce n’est que depuis 2014 que les exportations militaires industrielles nippones sont autorisées par le gouvernement de Shinzo Abé. C’est donc une inexpérience des grands contrats militaires à l’export et une incapacité à transférer ses technologies dont souffre le Japon. De plus, choisir le Japon aurait indisposé la Chine, premier partenaire économique de l’Australie. Par ailleurs, Tokyo ne voulait pas fabriquer en Australie et s’est reposé sur le soutien du premier ministre Tony Abbott qui fut remplacé par Malcolm Turnbull, soucieux de construire en Australie.
Le concurrent allemand TKMS a perdu car son projet n’était pas abouti. TKMS n’a jamais construit de sous-marin de 4.000 tonnes. Le programme Type 216 n’était pas encore finalisé et seulement basé sur les sous-marins 212/214. Par ailleurs, le sous-marin allemand n’était pas assez silencieux pour les missions de renseignement à proximité de la côte. Le sous-marin allemand croisant essentiellement en mer Baltique et en mer du Nord, n’avait pas une allonge suffisante pour aller jusqu’en Asie du Nord-Est.

Le camp français, grand vainqueur du « contrat du siècle »
La victoire de DCNS n’est pas étonnante. La France fut discrète médiatiquement mais pas diplomatiquement. Elle est un acteur stratégique de la région, contrairement à l’Allemagne, mais elle n’est pas aussi opposée à la Chine tel que le Japon, ce qui rassure les Australiens. Paris s’est rapproché un peu plus de Canberra en s’appuyant sur leur coopération militaire dans la lutte contre l’IE en 2016. Washington : l’arbitre officieux fut également du jeu. En effet, les Etats-Unis composaient l’équipe d’évaluation australienne et fournissaient le système de combat pour des questions d’interopérabilité avec les forces américaines dans le Pacifique. La France obtint finalement la neutralité de Washington suite à une entrevue entre le ministre de la Défense, Jean-Yves le Drian, et le secrétaire d’Etat à la Défense, Ashton Carter.
De son côté, DCNS opéra différemment que ses concurrents en favorisant la politique intérieure australienne. Elle privilégia l’industrie australienne pour y développer l’industrie de souveraineté nationale, ce que souhaitait Canberra. Ainsi, le français constitua un gage d’assurance contre les suppressions de postes qui visaient les chantiers navals de l’Australian Submarine Corporation (ASC), situés dans le Sud de l’Australie. Ce dossier était devenu un enjeu électoral pour le premier ministre Malcom Turnbull avant les élections anticipées du mois de juillet 2014. Par ailleurs, l’expertise de DCNS joua en sa faveur. Le français gère des contrats de ventes de sous-marins comprenant la fabrication sur place et des transferts de technologie, tels que les ventes du Scorpène à l’Inde en 2005 et au Brésil en 2009. Des contrats gagnés face à l’allemand TKMS, qui perdit en crédibilité. Par la suite, DCNS donna toute garantie quant à sa capacité à travailler avec les entreprises australiennes qui seront impliquées dans la fabrication du sous-marin. Sur le plan technologique, l’Australie connait la réputation de DCNS qui fournit la Marine nationale et la DGA depuis longtemps, un gage d’expertise. De plus, le Shortfin Barracuda est plus silencieux grâce au système de propulsion avec des pompes-hélices au lieu d’hélices classiques permettant de mener de longues patrouilles, ce que les concurrents ne pouvaient assurer.
L’efficacité du réseau diplomatique de la France et l’expertise de DCNS permirent au camp français d’emporter le contrat du siècle, 34 milliards d’euros. Le partenariat stratégique liera Paris et Canberra pour au moins une cinquantaine d’années.

Amaury Gatinois

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