La défaite informationnelle des forains

31 octobre, 2017

Au printemps, la Grande Roue de la Place de la Concorde, attraction touristique phare située à proximité des plus prestigieux monuments parisiens, s’est arrêtée de tourner. Sur ordre du Conseil de Paris, elle est désinstallée en mai de l’espace privilégié qu’elle occupait en discontinu depuis 1999, après de nombreux rebondissements et critiques. Au cœur de ce débat houleux au sein de la municipalité parisienne se trouvent un homme et sa société : Marcel Campion, à la tête de Fêtes Loisirs.

La bataille symbolique à propos de la Grande Roue de la Concorde
Dans l’imaginaire collectif des Parisiens, la place de la Concorde est désormais assimilée à une attraction populaire, décriée et bien connue des touristes : la Grande Roue. Et pour cause, cette dernière a su se faire une place dans la carte postale parisienne depuis plusieurs années. En 1993, alors que Jacques Chirac est à la tête de la Mairie de Paris, Marcel Campion, déjà promoteur de la Foire du Trône, lui soumet la proposition de faire installer au cœur du 1er arrondissement, une grande roue. Le projet est alors validé et la grande roue est installée pour la première fois sur la place de la Concorde en 1999. Les renégociations récurrentes de Marcel Campion, auprès de la Mairie de Paris pour maintenir en place sa grande roue, lui permettent d’exploiter cette attraction dans Paris jusqu’en 2017, de façon discontinue. Installée sur autorisation de la Direction Régionale des Affaires Culturelles (DRAC), il est estimé que la Grande Roue enregistrait 400 000 entrées par an, pour un tarif d’entrée allant de 6 à 12 euros, soit entrainant un chiffre d’affaire dépassant les 4 millions d’euros annuels. Depuis 2016, la Société pour la Protection des Paysages et de l’Esthétique de la France (SPPEF), désormais association Sites & Monuments, milite pour un retrait définitif de la Grande Roue et a notamment fait établir, en janvier 2017, un constat d’huissier sur l’emprise au sol de l’attraction afin de prouver son illégalité. En se référant à la loi n°2008-136 du 13 février 2008 relative à la sécurité des manèges, machines et installations pour fêtes foraines ou parcs d’attractions et à son décret d’application, les mesures d’installation de la Grande Roue ne semblant pas respectées. Sur décision du Conseil de Paris, le 18 mai 2017 marque le coup d’arrêt – temporaire ? – de l’activité lorsque le mastodonte d’acier est retiré de la place de la Concorde, dix-huit jours après la date initialement arrêtée, selon la SPPEF.

L’attaque de la mairie de Paris
Quelques jours après l’arrêt de la Grande Roue, Marcel Campion, en sa qualité de gérant de la société Fêtes Loisirs, est mis en examen pour recel de favoritisme et abus de biens sociaux à hauteur de 75 000 euros, au sujet de l’accord le liant à la Mairie de Paris. Dans ce dossier, la Ville de Paris se constitue partie civile. La Mairie de Paris s’oppose alors pour la première fois sur un plan juridique à Marcel Campion, entérinant légalement le rapport de force existant depuis plusieurs mois entre les deux parties. C’est une nouvelle ligne qui est adoptée par la Mairie de Paris, qui, une année plus tôt, en juillet 2016, après délibération du Conseil de Paris, avait autorisée la société Fêtes Loisirs à maintenir l’occupation temporaire de la Place de la Concorde et l’exploitation de la Grande Roue. D’après cet accord, la Ville de Paris touchait une redevance de 900 000 euros ainsi que 5 % du chiffre d’affaires – TTC, pour un CA allant de 6 millions à 7 millions euros par an – et 10 % du chiffre d’affaires au-delà de 7 millions euros, taux estimés peu élevés à la vue de la rentabilité de l’attraction. Depuis 2010, la Mairie de Paris émet des appels d’offre pour les installations festives jusqu’alors exploitées par Marcel Campion – recours aux appels d’offre est désormais obligatoire depuis l’ordonnance n° 2017-562 du 19 avril 2017 relative à la propriété des personnes publiques. L’Office central de lutte contre la corruption et les infractions financières et fiscale s’intéresse lui depuis 2015 aux retraits de certaines candidatures au profit de Marcel Campion, soupçonnant que des pressions auraient pu être effectuées, ce qui a mené à l’ouverture d’une enquête. La Mairie de Paris avait elle-même portée plainte en 2015 contre la société de Marcel Campion lorsque l’unique concurrent de Fêtes Loisirs, une société luxembourgeoise, avait été contacté via un email frauduleux se disant provenir de la municipalité afin de discuter du dossier de la grande roue.

Des relations sous influence
Les relations entre Marcel Campion et Paris n’ont pas toujours été houleuses. Marcel Campion, considéré comme « le roi des forains », n’est autre que le promoteur de la Foire du Trône, l’organisateur de la Fête foraine du Jardin des Tuileries, le propriétaire des carrousels du Trocadéro et l’organisateur du marché de Noël sur les Champs-Elysées. Cet autoentrepreneur innovant est à l’origine d’une stratégie commerciale insolite : proposer à des municipalités des fêtes foraines clés en main. Son but est alors de réintroduire au cœur des villes les fêtes foraines, ces événements économiques, nés pendant le Moyen-Âge sous forme de fêtes patronales. Depuis plusieurs décennies, Marcel Campion, par le biais de sa société, élabore et passe des accords avec la Mairie de Paris. Considéré comme force de proposition dans le monde festif au sein de la capitale, il se voit même remettre par la municipalité de Paris en 1999, le label Paris Mission 2000.
L’atout majeur de Marcel Campion est son ancrage fort auprès de la communauté des forains. Cette influence lui permet de réaliser de grandes mobilisations de forains et d’organiser des manifestations et des blocages à l’image de la dernière opération escargot organisée le 12 septembre 2017 et ayant réuni 400 camions à travers la France. Le syndicat des forains estime que 75 000 à 100 000 personnes dépendent d’une activité foraine, ou en lien avec le monde forain, en France, ce qui représente une force de mobilisation conséquente et de son meilleur moyen de pression sur la Mairie de Paris. Selon Louis Gouyon de Matignon, considéré comme un des porte-paroles des gens du voyage, si quelques tensions sont parfois évoquées entre M. Campion et certaines familles de forains, il est le référent des forains au sein de cette communauté à Paris, il est « celui qui restera dans l’Histoire ». Seule personnalité issue du monde forain connue du grand public, il est très influent au sein de sa communauté et le lui rend bien en se faisant défenseur des droits des forains. Il va même jusqu’à publier le 11 septembre 2017 un manifeste intitulé « Fête foraine et lutte finale » dans lequel il définit que « dans toutes les prochaines batailles de la guerre sociale en cours, les forains seront en première ligne », afin, notamment, de lutter contre la précarité de ce métier. Marcel Campion n’a pas seulement l’appui des forains et c’est en ça que réside toute sa force. Il fait consensus au sein de la communauté de gens du voyage. Proche de cette communauté, Marcel Campion organise notamment le Festival Jazz Musette des Puces à Saint-Ouen et rachète des anciens bars manouche pour que perdure cette culture musicale. Il reçoit également l’appui de personnalités qui se situent en dehors de ce monde : politiques et personnalités issues du show-business. Sa marge de manœuvre est beaucoup plus étendue que celle d’autres forains ou que de certains politiques. Il a su créer une large plateforme d’expression en nouant des liens entre différents milieux, constituant ainsi sa force face à ses détracteurs.

Le rôle des médias dans la polémique
Le particularisme du monde forain érige sa communauté, auprès du grand public, en un monde fantasmé et opaque. Le métier de forain est souvent apparenté à un mythe autour de l’argent et de la non-déclaration. L’image d’une communauté fermée qui lui est conférée ne vient qu’accentuer le fantasme autour des forains. Les médias jouent un rôle dans cette vision, ils apparaissent pour le grand public comme la seule porte d’entrée vers cette communauté. Certains reportages positionnent le monde forain comme une mafia. Le presse est légitime à intervenir et publier sur ces sujets, néanmoins une généralisation est souvent faite pour la communauté entière des forains. L’enquête préliminaire à la mise en examen de Marcel Campion a été ouverte en 2015 après la publication dans le Canard Enchainé d’articles à charge. Ces articles, couplés au reportage virulent réalisé par Bernard de La Villardière et diffusé sur M6 en 2013, ont commis des dommages collatéraux sur cette communauté, nourrissant ce fantasme. La réalité des fêtes foraines aujourd’hui est tout autre, les forains ont de plus en plus de difficultés à se faire reconnaitre comme membre de la culture française. Là où les cirques sont protégés par le ministère de la culture, les fêtes foraines pâtissent elles de l’image virulente qui leur est conférée et n’ont aucune protection institutionnelle. Plus largement, l’affaire opposant Marcel Campion à la Mairie de Paris met à mal la présence des activités foraines au cœur des grandes villes.

Une distorsion mutuelle de concurrence ?
L’épilogue de cette affaire pourrait encore durer plusieurs mois, voire plusieurs années. Outre l’instruction menée par le juge Van Ruymbeke et sa mise en examen, Marcel Campion va devoir faire face dans les mois à venir à de nouvelles accusations. Selon un article publié le 20 juillet 2017 par Le Point, un rapport provisoire de la chambre régionale des comptes d’Ile-de-France aurait été adressé à la Mairie de Paris pour droit de réponse. Ce document épinglerait les relations entre Marcel Campion et la Ville de Paris, à travers un portrait critique des différentes mandatures et la mise en lumière de nombreuses irrégularités, en se basant sur une étude de la gestion des animations festives à Paris de 2010 à 2016, gestion qui « paraît échapper aux lois de la concurrence tout en ne fournissant que des revenus modestes au budget de Paris, malgré des efforts récents ». Le rapport, qui s’annonce explosif, aussi bien pour Marcel Campion que pour la Mairie de Paris, devrait être publié dans quelques mois et s’ajoute à une nouvelle querelle qui oppose les deux parties depuis juillet au sujet de la tenue du Marché de Noël. Après la Grande Roue, le Conseil de Paris a pris la décision en juillet de mettre un terme au Marché de Noël sur les Champs-Elysées dans son format actuel. Il y a fort à parier que les relations entre la Ville de Paris et Marcel Campion ne s’apaiseront pas dans un avenir proche.

Julie Soulie

Sources

Entretiens
- Echanges avec Louis GOUYON DE MATIGNON, 11 octobre 2017.

Ouvrages
- LAJOUX, Marie-Amélie, et MOSSLER, Geneviève, Le Maire, le cirque et les fêtes foraines, Territorial Editions, Collection « Dossier d’experts », 2009, 111 pages.

Publications officielles
- Extraits des délibérations du Conseil de Paris
Conseil de Paris, séance des 3, 4 et 5 juillet 2017, 2017 V.175 Vœu relatif au Village de Noël des Champs Elysées.
Disponible sur : http://a06.apps.paris.fr/

Conseil de Paris, séance des 7, 8 et 9 novembre 2016, 2016 V.316. Vœu relatif à la non-reconduction de la concession accordée à̀ la société́ Fêtes Loisirs pour l’installation de la Grande Roue place de la Concorde.
Disponible sur : http://a06.apps.paris.fr/a06/

Conseil de Paris, séance des 4, 5, 6 et 7 juillet 2016, 2016 DAE 173 Installation d’une Grande Roue et de trois points de vente place de la Concorde (8e) –convention d’occupation temporaire du domaine public avec la société Fêtes Loisirs.
Disponible sur : http://a06.apps.paris.fr/a06/jsp/

Conseil de Paris, séance des 26 et 27 septembre 2011, 2011 DDEEES 257 Approbation du choix du prestataire et signature d’un marché́ à procédure adaptée (article 30) pour l’exploitation d’une grande roue et de quatre points de vente annexes sur la place de la Concorde (8e).
Disponible sur : http://a06.apps.paris.fr/a06/jsp/site/

Textes juridiques
- Ordonnance n° 2017-562 du 19 avril 2017 relative à la propriété des personnes publiques

- Décret n° 2008-1458 du 30 décembre 2008 pris pour l’application de la loi n° 2008-136 du 13 février 2008 relative à la sécurité des manèges, machines et installations pour fêtes foraines ou parcs d’attractions

- LOI n° 2008-136 du 13 février 2008 relative à la sécurité des manèges, machines et installations pour fêtes foraines ou parcs d’attractions (1)

Articles électroniques
- Les relations entre Paris et le “roi des forains” Marcel Campion épinglées par la Cour des comptes, Le Point [en ligne], mis en ligne le 20 juillet 2017. Disponible sur : http://www.lepoint.fr/societe/les-relations-entre-paris-et-le-roi-des-forains-marcel-campion-epinglees-par-la-cour-des-comptes-20-07-2017-2144693_23.php

- Bafoil, Pierre, Un dernier tour pour la roue de la Concorde ?, Le Monde [en ligne], mis en ligne le 12 mai 2017. Disponible sur : http://www.lemonde.fr/big-browser/article/2017/05/12/un-dernier-tour-pour-la-roue-de-la-concorde_5127056_4832693.html

- Simon, Marie, Avec 18 jours de retard, la Grande roue parisienne va être démontée, Le Figaro [en ligne], mis en ligne le 10 mai 2017. Disponible sur : http://www.lefigaro.fr/societes/2017/05/10/20005-20170510ARTFIG00147-avec-18-jours-de-retard-la-grande-roue-parisienne-va-etre-demontee.php

Sites Internet
- Site de Marcel Campion : http://www.marcelcampion.com

- Site de la Société pour la Protection des Paysages et de l’Esthétique de la France (SPPEF) : http://www.sppef.fr/2017/02/20/grande-roue-de-la-place-de-la-concorde-notre-action-pour-un-depart-definitif/

- Site de l’Association des Maires de France (AMF), page relative à l’installation des cirques et des fêtes foraines :
http://www.amf.asso.fr/document/index.asp?DOC_N_ID=10059&TYPE_ACTU

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