Information numérique gratuite vs médias payants

31 octobre, 2017

Contexte
Dans les années 1980 et 1990, le monde a connu les prémices de la révolution numérique avec l’apparition de l’ordinateur personnel ainsi que le « réseau des réseaux », internet. La presse écrite, déjà impactée par l’apparition de la télévision, a subi un énième coup de grâce avec la révolution numérique. A partir des années 2000, la technologie a permis la miniaturisation des composants et le développement de l’ordinateur portable ainsi que du smartphone. Ces appareils deviennent alors rapidement un élément indispensable à chacun, que certains considèrent même comme le « prolongement de la main ». Fonctionnant de concert avec internet, nous assistons alors à une véritable mutation des barrières culturelles et géopolitiques à tous niveaux. En effet, la presse dite « papier », existant depuis plusieurs siècles a, elle aussi, subi des changements majeurs. Depuis quelques années, il est complexe de rivaliser face à la presse « web », créant divers rapports de forces. Internet devient le premier réseau d’information gratuit grâce aux différents agrégateurs comme Google News, aux divers sites/blogs. L’information y est disponible, la plupart du temps de manière illimitée et gratuite, ce qui atteint directement la santé de l’industrie de la presse papier.
Pour rivaliser avec le géant qu’est internet, les éditeurs mettent en place un nouveau business model : la presse écrite gratuite. Les journaux concernés sont alors totalement gratuits pour les lecteurs et financés par les publicités qu’ils contiennent. Ce canal de communication devenait intéressant pour les annonceurs car, contrairement à la presse payante, plus de monde était susceptible de lire ces journaux. Par ailleurs, la majorité des éditeurs commencèrent à créer leurs propres site web et applications mobiles pour individualiser l’information, couper la contrainte temporelle e toucher directement le lecteur sur des périphériques multimédias qu’il utilise au quotidien pour une information toujours plus accessible. La situation est paradoxale car, avec Internet, la presse a de plus en plus de lecteurs, dont beaucoup de jeunes, développant un réflexe de lecture des articles de plus en plus prononcé. Les médias écrits ont d’énormes difficultés pour continuer à financer ses contenus et ses investissements dans le numérique.

Une économie déséquilibrée
La question de la survie de la presse écrite est importante car les habitudes subissent des modifications radicales, amenées à s’amplifier dans le futur. La santé de l’industrie est mesurable à ses ventes, en décroissance constante. Depuis 2011, la presse fait face à une baisse de 9,65% de vente des quotidiens nationaux alors que les ventes numériques augmentent de 42% sur la même période. Sur l’année 2016, la progression de la diffusion payée est, elle aussi, négative (moyen d’exemplaires payants diffusés par numéro) selon l’Alliance pour les Chiffres de la Presse et des Médias (ACPM). La chute la plus significative est celle du journal « Libération », avec une diffusion conséquente, -17%.
Les « crawlers » (robots d’indexation, c’est-à-dire des logiciels qui explorent automatiquement Internet pour en collecter les ressources) référencent les contenus de presse, les archivent parfois et les diffusent ensuite auprès de leurs propres clients sous forme de panoramas de presse structurés, souvent de manière gratuite. Une étude du cabinet Kurt Salmon évalue à 163 M€ le marché des ventes de panoramas de presse. Sur ce marché les éditeurs de presse ne capteraient que 13 % de la valeur créée. La presse s’estime pillée de son contenu par les géants du web et essaie de trouver des recours. En l’état du droit actuel, les articles parus relèvent de la propriété des auteurs, en l’occurrence les journalistes. Le « crawling » peut poser des questions de légalité dans certains cas et notamment si son but consiste à reproduire le contenu d’un site sur un autre site mais aucun d’entre eux n’est en capacité d’attaquer Google News en justice car son article, référencé par le moteur de recherche, ne lui permet pas de percevoir de rémunération.

Google en guerre contre l’émergence d’un droit juridique des éditeurs
Depuis quelques années, le rapport de force tend à se contrebalancer avec des discussions sur le « droit voisin » ainsi que les droits d’éditeurs. Nous pouvons voir, dans le rapport Franceschini, que la partie est toutefois loin d’être gagnée. Renforcer la capacité des éditeurs à faire valoir leurs droits est une nécessité économique et juridique dans l’univers numérique.
Jean-Claude Juncker, président de la Commission européenne, s’est penché sur la question à plusieurs reprises. Il est cependant indispensable de prendre en compte les résultats mitigés des textes adoptés dans d’autres pays de l’Union Européenne, tel l’Espagne où Google News a décidé de fermer son service plutôt que de rémunérer les éditeurs de presse ou encore en Allemagne où le « droit voisin » des éditeurs de presse a été instauré par une loi de mars 2013.
En effet, l’intérêt de l’instauration de ce droit permet d’apporter un équilibre dans une logique de partenariat entre les éditeurs et les agrégateurs de contenu presse. Cela permettrait une totale refonte et modernisation de la chaine de valeur en préservant l’indexation et le référencement des articles de presse d’une manière relativement rapide, tout en protégeant les éditeurs de presse ainsi que le processus de « création journalistique ».
La révolution numérique et la rupture des modèles économiques obligent la propriété intellectuelle à offrir un cadre juridique plus flexible et plus fort pour assurer innovation et partage équitable de la valeur. Les éditeurs bénéficieraient du droit d’autoriser ou d’interdire la mise à disposition du public à des fins commerciales des « publications de presse », à l’exception des mots, des liens hypertextes et des très courts extraits. Un an après la publication de l’article, ce droit expirerait. L’espoir était total pour l’ensemble des éditeurs mais le résultat n’a pas été celui escompté. Google News a refusé de négocier avec les éditeurs qui réclamaient entre 6 et 11 % du chiffre d’affaires réalisé avec leurs contenus. L’autorité allemande de la concurrence a tenté de déclencher une action en justice contre le géant américain, sans succès. En octobre 2014, Google a décidé que les articles allemands seraient restreints en référencement. Le groupe « Axel Springer » en est un bon exemple car, après avoir subi la sanction, les sites Internet concernés ont essuyé une chute de 40 % du trafic en provenance du moteur de recherche Google et 80 % sur Google News. Finalement, nombreux sont les éditeurs qui ont fini par donner une licence gratuite mais révocable à la société américaine pour utiliser leurs contenus. Le 19 février 2016, le tribunal régional de Berlin avait, de surcroît, jugé que le modèle de Google (détenant 90% du marché) était gagnant pour tous.
De manière à rééquilibrer le rapport de force entre l’éditeur et la société américaine et créer un partage de valeur plus équilibré, il ne faut pas, selon le président de la Commission, empêcher la diffusion de la presse en ligne mais protéger un modèle économique voire l’instaurer car il est, à ce jour, inexistant. Au niveau international, près de 2000 organismes de presse américains, rassemblés dans l’Alliance des médias d’informations (News Media Alliance), ont, en juillet dernier, publié une lettre ouverte au Congrès américain pour lui demander un aménagement de la loi antitrust qui prohibe, en l’état, toute forme d’entente entre plusieurs entreprises d’un même secteur. Ils estiment pâtir d’un rapport de force déséquilibré face à un duopole numérique avec, pour ennemi, Google et Facebook. Selon eux, “les éditeurs sont contraints de livrer leurs contenus et de respecter les règles (établies par le duopole) relatives à la manière dont l’information est publiée, hiérarchisée et monétisée”.

L’esquisse d’un terrain d’entente entre les parties prenantes
Globalement, le rapport de force tend à se renverser grâce à des discussions en cours entre Google/Facebook et les différents éditeurs. Le concept consiste à « aider les éditeurs de presse à attirer des abonnements”. Un communiqué présentant les mesures prises par Google devait être publié par l’entreprise américaine en ce début de mois d’octobre selon une source interne. Campbell Brown, directrice des partenariats presse avec Facebook a dit, quant à elle : « Nous nous engageons à faire prospérer le journaliste de qualité sur Facebook. Nous progressons dans notre travail avec de nouveaux éditeurs et avons plus de travail à faire. » Par exemple, la société prétend essayer de nouveaux produits susceptibles d’aider l’utilisateur à découvrir des informations locales sur la plateforme. Elle affirme également s’efforcer de réduire les fausses nouvelles et les gros titres « racoleurs » (clickbait), pour favoriser un journalisme de qualité.
Le quotidien économique britannique Financial Times a indiqué vendredi, dans un article sur ce sujet, être lui-même en pourparlers avec Google, tout comme le New York Times ou le groupe propriétaire du Walls Street Journal, Rupert Murdoch News Corp.
Selon un article de ce journal, Google pourrait essayer de réduire le nombre d’articles consultés gratuitement par un lecteur avant qu’on lui propose de payer pour s’y abonner. Par ailleurs, des solutions sont à l’étude afin que les éditeurs puissent identifier des utilisateurs susceptibles de s’abonner. Il est possible que leur soit proposé d’utiliser les systèmes de paiement de Google pour régler les abonnements.

Jérôme Fréani

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