Greenpeace poursuivie au titre de la loi RICO devant la justice américaine

4 septembre, 2017

La force de Greenpeace lui vient de sa légende dorée, que l’ONG aime entretenir lorsqu’elle se présente : David (la société civile et les faibles) face à Goliath (les Etats et les entreprises). Depuis près d’un demi-siècle, elle s’est illustrée par divers combats, au premier rang desquels la lutte contre la chasse à la baleine et l’opposition aux essais nucléaires. Elle s’est depuis diversifiée, cherchant à se positionner sur les océans, le climat et l’énergie, les forêts, ou encore les OGM. Née dans les premières années de l’écologie politique, elle sut se pérenniser et se renouveler, réussissant de gros coups médiatiques comme lors de l’opposition à la reprise des essais nucléaires par la France en 1995, ou lors de l’affaire du Rainbow Warrior dix ans plus tôt, lorsque la mort d’un photographe donna à l’organisation un statut de martyr. Habile communicante, Greenpeace a su prendre avec succès le tournant de la société de l’information et se fait régulièrement remarquer et relayer par des actions, souvent originales, contre diverses entreprises. Le primat qu’accordent les médias à l’image et à l’émotion, registres privilégiés de l’ONG, garantit sa visibilité. Pourtant, ses actions réunissent en général peu de monde, parfois à peine une dizaine de militants.
Malgré les critiques d’anciens membres comme le capitaine Watson ou Patrick Moore, en dépit d’erreurs ou d’imprécisions reconnues a posteriori par l’ONG, et plus récemment faisant fi des accusations de dogmatisme sur la question OGM par plus de cent prix Nobel, Greenpeace poursuit sa croissance. Son image semble rester intacte, comme si sa légende demeurait intouchable. Ainsi, sur son site Internet, Greenpeace revendique presque deux cents victoires depuis sa création.

Des menaces judiciaires contre Greenpeace se précisent
Mais cette vantardise a ses limites. Des entreprises attaquées par Greenpeace ont décidé de réagir en attaquant Greenpeace en justice. C’est le cas de l’entreprise Resolute au Canada dont nous avons déjà parlé en 2016 et qui a réussi à mettre l’ONG sur la défensive, même si cette dernière continua par la suite d’affirmer publiquement que Resolute entendait faire taire l’ONG et bâillonner la liberté d’expression, passant sous silence le déroulement du procès. Plus récemment, fin août 2017, Energy Transfer Partners (ETP), une entreprise de transport pétrolier responsable du Dakota Access Pipeline, s’est inscrite dans la même démarche. A nouveau, Greenpeace est poursuivie au titre de la loi RICO, accusée de mentir, d’inciter au vandalisme, d’avoir mobilisé des groupes écologistes extrémistes, et de tenter de récolter des fonds aux dépens d’ETP. Niant son implication et sa potentielle responsabilité dans cette violente dynamique des groupes (une militante tenta de tuer un policier en lui tirant dessus, des manifestants ont lancé des pierres et des bouteilles sur les employés de Dakota Access, etc.), l’ONG se défend là encore en dénonçant une tentative de museler la liberté d’expression, et qualifie le cabinet Kasowitz Benson Torres – dont le fondateur est un proche de Donald Trump – de « mercenaire d’entreprise ».
Pour autant, l’ONG se montre moins vindicative lorsque certaines de ses cibles décident de riposter à ses actions. Après avoir subi de nombreuses attaques de la part de Greenpeace, l’exploitant forestier Resolute finit par porter plainte contre le groupe environnementaliste. L’entreprise s’appuya sur la loi américaine RICO (Racketeer Influenced and Corrupt Organizations) pour assigner Greenpeace en justice pour diffamation, ingérence délictuelle et violation de marques de commerce. Avec surprise, nous vîmes le discours de l’ONG changer. L’organisation se montra bien moins sûre de ses assertions, comme le souligna un tableau comparatif réalisé par Resolute :

Greenpeace n’est plus une ONG exemplaire
Loin d’être anodin, le terme de mercenariat est à mettre en perspective, mais en l’appliquant à Greenpeace. Un récent rapport de l’Ecole de Guerre Economique réalisé pour le CESTUDEC a en effet mis en lumière des informations qui relativisent l’indépendance, le désintéressement, la volonté de défendre l’environnement et le statut de « David » de Greenpeace. Depuis plusieurs années, cette dernière combat certaines entreprises qui extraient du pétrole canadien à partir des sables bitumineux en Alberta. Néanmoins, les actions de l’ONG se sont cantonnées à quelques groupes ciblés (Total, Shell, Suncor), mais en épargna d’autres (à nouveau British Petroleum, mais aussi les entreprises chinoises et canadiennes). Greenpeace biaisa sa présentation des faits et des chiffres sur les sables bitumineux, comme ce fut le cas contre Resolute, Shell (Brent Spar), le riz doré (Golden Rice), ou encore les magasins Leclerc. Mais le plus grave se situe dans le double-fond(s) des attaques de l’ONG. Comme l’a révélé la canadienne Vivian Krause, les formulaires IRS 990 de la Tides Foundation – une ONG écran souvent utilisée pour distribuer des fonds d’une autre Fondation – montrent des dons de plusieurs centaines de milliers de dollars à destination de Greenpeace Canada pour lutter contre les sables bitumineux.
En parallèle, le Daily Caller mit en ligne une présentation PowerPoint du Rockefeller Brothers Fund de juillet 2008, dédiée à la campagne des sables bitumineux, et à laquelle devaient participer plusieurs organisations, parmi lesquelles Greenpeace. Rappelons ici que les Rockefeller ont choisi, après y avoir fait fortune, de quitter le pétrole pour se concentrer sur le business de la transition énergétique. Le secteur pétrolier représente donc un concurrent de poids.
Dans une autre affaire, plus récente et qui impacte directement la France, Greenpeace s’est distinguée par des attaques contre le projet de la centrale nucléaire britannique d’Hinkley Point. L’ONG critiqua EDF à plusieurs titres et mit en avant le « danger écologique » ainsi que la santé financière de l’entreprise, produisant par ailleurs de fausses informations sur le nucléaire.
Il est de notoriété publique que Greenpeace préfère les énergies dites « propres », et en particulier l’éolien. Par contre, Greenpeace France se garde bien d’informer le public qu’elle dispose d’une branche business dans son fief le plus puissant, en Allemagne, avec Greenpeace Energy. Cette coopérative, qui vend pour près de 100 millions d’euros d’électricité « verte » par an, porta plainte contre le projet d’Hinkley Point auprès de la Commission européenne. Le motif concerne peu l’environnement, puisque Greenpeace Energy – qui se fit d’ailleurs débouter – invoqua la distorsion de concurrence.
Un autre élément est encore plus troublant et discrédite Greenpeace. Greenpeace Energy dispose de plusieurs filiales. La principale se nomme Planet Energy. Or, en Allemagne comme à l’étranger, elle travaille en partenariat avec plusieurs acteurs de l’éolien. Parmi celles-ci se trouve la multinationale danoise Vestas, dont les actions cotent dix fois plus que celles d’EDF. Vestas, l’un des Goliath du secteur, a construit près de 60 000 turbines éoliennes dans le monde et réalisa, en 2016, un chiffre d’affaires de 10,3 milliards d’euros. En septembre 2013, Vestas réalisa une joint-venture avec Mitsubishi Heavy Industries, avec de nombreux projets d’éolien off-shore qu’Hinkley Point (et donc EDF) risque de mettre en péril.

Les ambiguïtés de Greenpeace vont-elles finir par ternir l’image des ONG ?
Quel crédit, alors, accorder à Greenpeace lorsqu’elle accuse un cabinet d’avocats d’être un mercenaire d’entreprise, alors que l’ONG travaille elle-même main dans la main avec des multinationales et mène des actions financées ou intéressées ? Par ailleurs, lorsqu’on sait qu’en 2015, les revenus de l’ensemble des bureaux de Greenpeace se chiffraient à plus de 340 millions de dollars, dont près des deux tiers (62%) n’étaient pas consacrés à mener des campagnes (mais à la levée de fonds ou aux frais administratifs), comment continuer à soutenir l’ONG et à la défendre contre ceux qui la qualifient de « multinationale verte » ? Combien faudra-t-il d’affaires prouvant les erreurs de Greenpeace pour que son crédit surestimé soit mis en question ?
Bloomberg souligne que si plusieurs entreprises rejoignent Energy Transfer Partners en invoquant la loi RICO, Greenpeace risque de voir ses finances durement impactées. Cela signifierait donc que l’ONG serait reconnue coupable, ou que serait prise en compte son rôle d’incitation, directe ou indirecte, à la violence (rappelons-nous que dans l’affaire Brent Spar, plusieurs stations-services de Shell furent incendiées suite à la campagne de l’ONG, qui se révéla fallacieuse). Mais contrairement à ce qu’affirme Greenpeace, il ne s’agit pas là d’une atteinte à la liberté d’expression – dont, au passage, son bureau chinois s’accommode parfaitement. Les attaques que mène Greenpeace contre les entreprises entraînent des conséquences financières, des dégâts en réputation et peuvent impacter des emplois. Les actions de l’ONG dépassent le cadre de la simple ingénierie du consentement pour y adjoindre une subversion qui s’applique également en guerre économique : propagande, torsion des faits, jeu sur la peur, agit-prop, orchestration de coups médiatiques [cf. Note].
Mais après tout, la défense que fait Greenpeace de la liberté d’expression est un exemple à suivre. Si des entreprises mentent de manière éhontée et mettent en danger l’environnement et les citoyens en leur âme et conscience, elles doivent être poursuivies. Bien entendu, cette critique doit s’appliquer à Greenpeace. En France, Greenpeace laissera donc s’exprimer les citoyens qui iront manifester devant ses locaux pour porter à la connaissance des médias que l’ONG dispose d’un partenariat business avec la multinationale Vestas et tient un double discours selon sa main gauche (les affaires) ou sa main droite (l’environnement). Greenpeace laissera des personnalités comme Jean-Louis Butré et Jean-Pierre Riou informer des dangers de l’éolien sur la santé et l’environnement. Mais aussi, Greenpeace France tolérera devant ses locaux la colère de donateurs écologistes convaincus qui demanderont des comptes en apprenant la complicité de l’ONG avec des groupes pétroliers comme les Rockefeller, ou les biais volontaires que comprennent ses rapports prétendument scientifiques.
Il est peu probable que l’impulsion provienne des entreprises attaquées. Celles-ci, qu’il s’agisse de Leclerc, Total, EDF ou d’autres, restent trop frileuses et dans une zone de confort qui permet aux activités de Greenpeace de prospérer et à l’ONG de gagner en puissance et en légitimité. Si les yeux du monde économique français sont souvent tournés vers les Etats-Unis, ils n’en ont pas la réactivité ni la culture de la confrontation. Pourtant, les failles de Greenpeace sont suffisamment évidentes pour qu’une action coordonnée y mette un terme – au profit, entre autres, d’un échange serein et constructif avec des organisations écologiques plus sérieuses.

Note :
Rappelons-nous qu’en 2006, l’ONG envoya par erreur un communiqué incomplet pour les vingt ans de l’accident de Tchernobyl, où l’on put apprécier son sens de la mesure. La fin du texte invitait à compléter (les majuscules sont d’origine) : [FILL IN ALARMIST AND ARMAGEDDONIST FACTOID HERE]…

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