Les affrontements informationnels sur la politique économique américaine

25 août, 2017

La Chine communiste a démontré qu’un pays très handicapé par son retard économique sur l’Occident et peuplé par plus d’un milliard d’habitants pouvait relever le défi de devenir la seconde puissance mondiale en moins d’un demi-siècle. Ce système créé sous Mao Tsé Toung a su résister à ces contradictions les plus dangereuses: les erreurs commises pour développer une économie à partir de leurs propres forces, les cycles de répression sanglante des opposants à la ligne dominante du Parti, l’isolement international qui n’a été rompu que très tardivement. La Chine maoïste a aussi fait face à des épreuves politico-militaires difficiles : le soutien au Vietminh contre la France durant la guerre d’Indochine, son intervention militaire au cours de la guerre de Corée contre la force par les Etats-Unis, son aide au Nord-Vietnam tout au long de la guerre du Vietnam, sa rupture avec l’URSS et le Pacte de Varsovie, sa difficile cohabitation avec le Vietnam, son rôle très ambigu durant la période où les Khmers rouges étaient à la tête du Cambodge. Tous ces éléments réunis auraient pu conduire la Chine au désastre. Ce ne fut pas le cas. Sa résilience intérieure et extérieure lui a donné suffisamment de détermination individuelle et collective pour ne pas finir comme l’empire soviétique. Contrairement aux pays qui baissent les bras sou la pression continue du fort, Pékin a utilisé les armes du faible pour ne plus être dominé. Cette leçon mérite d’être méditée, plus particulièrement en France où on a trop souvent coutume de dire qu’il est trop tard pour agir.
L’Asie nous a démontré qu’il était possible de ne pas rester dépendant et soumis à une volonté impériale extérieure sur le plan économique. Les marges de manœuvre que le Japon, la Corée du Sud et la Chine ont su se créer par rapport aux Etats-Unis d’Amérique ne s’explique pas simplement s par le contexte géopolitique :
- 1947-1989 : la crainte de voir le Japon basculer dans le camp soviétique.
- Dès la fin de la guerre de Corée, nécessité pour Washington de défendre Séoul contre les communistes du Nord.
- Après le schisme sino-soviétique des années 60, l’ouverture occidentale sur la Chine est dictée par le souhait d’affaiblir la Russie.

Il existe dans chacun de ces pays une volonté nationale, ancrée dans leur histoire et leur culture. Malgré les pays concessions faîtes en fonction des circonstances, leurs dirigeants ont exploité les contradictions de l’économie de marché. Le monde occidental a su se défendre face au Japon, a temporisé la progression des conglomérats industriels coréens mais a des difficultés à résister au rouleau compresseur de l’économie chinoise. Les mises en garde répétées de Donald Trump reflètent l’inquiétude d’une partie des autorités politiques et militaires des Etats Unis d’Amérique. La menace de déclencher une guerre économique est une réalité. A la fin du mois d’août 2017, Donald Trump a promis d’ouvrir une enquête contre la Chine qu’il accuse de violer les droits de propriété intellectuelle et de ne pas respecter les clauses restrictives dans les transferts de technologies. Les entreprises américaines dénoncent depuis longtemps la législation chinoise qui les oblige à partager leurs secrets industriels. Mais les contradictions occidentales ne disparaissent pas pour autant, au contraire elles s’accentuent comme le confirment ces propos de Claude Barfield de l’American Enterprise Institute5 à propos des Chinois : « Je ne leur fais pas confiance en raison de leurs motivations nationalistes dans le domaine économique mais dans ce cas, ils ont pour le moins partiellement raison » Le monde libéral occidental est dans une posture de grand écart : la majorité des entreprises veut conserver son accès au marché des consommateurs chinois, en évitant le pillage légal de leur savoir technologique grâce à la législation mise en œuvre par Pékin. Dans cette confrontation économique, le monde occidental est en position délicate. Soit il accentue la pression sur Pékin car il ne veut pas céder sur la protection de la propriété intellectuelle des marques, des brevets, et des technologies, soit il déplace le niveau d’affrontement sur le terrain géopolitique. Dans les deux options, il risque d’apparaître comme le fauteur de troubles. La montée des enchères autour des risques d’affrontement nucléaire entre les Etats-Unis et la Chine est un des volets de cette guerre de l’information.
La mauvaise posture occidentale dans le dossier chinois est la conséquence de l’incohérence du système capitaliste par rapport à la guerre économique. Depuis le début des révolutions industrielles, le fort veut conquérir sans être vu. Il a bâti à cette occasion un corpus de valeur quasiment morale qui a pris le nom de libéralisme. Il fallait libéraliser la concurrence, ouvrir les marchés, abaisser les barrières douanières. Dans ce jeu à somme non nulle, le plus puissant dominait les autres. Cette réalité a été imposée comme une évidence incontournable dans les pays industrialisés du monde libre après deux guerres mondiales. L’Asie s’est lentement mais surement réapproprié les principes rhétoriques du discours capitaliste en inversant le rapport de force. Le faible devient fort. Le dominé brise la légitimité du dominant…en rappelant les règles du jeu conçues à partir des écrits d’Adam Smith. Le Président chinois Xi Jinping en fit la démonstration à Davos en janvier 2017 : «Toute tentative de stopper les échanges de capitaux, les technologies et les produits entre pays […] est impossible et à rebours de l’histoire». Et de rajouter : « Nous devons rester attachés au développement du libre-échange et des investissements, et dire non au protectionnisme. Promouvoir le protectionnisme, c’est comme s’enfermer dans une pièce noire. Personne n’émergera en vainqueur d’une guerre commerciale. » Omettant les caractéristiques très protectionnistes de la construction de l’économie de marché chinoise, Xi Jinping démontre ses qualités en pratiquant le double langage cher aux adeptes du libéralisme. Le monde occidental a-t-il trouvé plus malin que lui dans la pratique de l’art de la guerre économique ? On peut se poser la question.

Le débat était inévitable. Les contradictions s’exacerbent au cœur de la matrice américaine. Trois forces sont en présence : Donald Trump et ses appuis politiques, les milieux capitalistes nord-américains, les dirigeants politiques locaux (gouverneurs et maires). Donald Trump dont la stratégie est symbolisée par le slogan America First, est obligé de tenir compte de la dégradation industrielle et des impératifs de puissance qui sont liés à cette situation. Les Etats-Unis ne peuvent pas continuer à s’affaiblir de l’intérieur. Une proportion importante de la population vit dans des conditions précaires et n’apparaît plus dans les statistiques du chômage. Le coût de la politique de la puissance américaine (effort militaire, entretien des bases à l’étranger, interventions extérieures) joue sur l’endettement d’un pays qui ne doit pas non plus devenir trop dépendant de l’extérieur en termes économiques. Trump doit donc se battre pour relocalise de l’activité industrielle sur le territoire américain. Les milieux capitalistes américains ne font pas la même analyse car ils privilégient leurs intérêts de court terme et s’intéressent essentiellement au profit qu’ils peuvent réaliser par le biais de la mondialisation des échanges. Ils commencent donc à faire entendre leurs voix par des critiques concernant les mesures « protectionnistes » que souhaite faire appliquer Donald Trump. Ces mêmes milieux sont dans une position de grand écart face à la Chine qui durcit sa législation et oblige les entreprises étrangères à communiquer beaucoup d’informations sur des prétextes juridiques. Si l’enjeu de la protection intellectuelle rejoint les préoccupations de Trump, les milieux financiers et les actionnaires restent arcboutés sur le court terme et se polarisent sur la dénonciation de la politique Trump. De leur côté, les politiques locaux défendent l’investissement étranger sur le territoire. Cela amène des gouverneurs et des maires de grandes métropoles américaines à multiplier les déclarations pour « rassurer » les entreprises étrangères afin de les inciter à poursuive leurs activités à partir du territoire américain ? Ces trois forces ont des intérêts contradictoires. Cette situation est dangereuse car il est de plus en plus difficile dans le modèle libéral occidental d’unifier ces forces dans une vision de long terme. Ce constat est d’autant plus fort que la mondialisation des échanges masque des différences irréconciliables entre puissances. La Chine est un régime totalitaire communiste qui utilise l’économie comme un véritable levier d’accroissement de puissance. Les Etats-Unis ne disposent plus d’une telle unité de pensée au cœur de leur système politico-économique. C’est leur principal point faible, en temps qu’empire voulant continuer à exercer sa suprématie sur les autres acteurs de ce monde.

Christian Harbulot

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