La Turquie en posture de guerre de l’information

8 juin, 2017

La Turquie se livre aujourd’hui à un affrontement médiatique asymétrique. Une guerre de l’information basée offensive aux orientations intérieures, extérieures et transverses. Un conflit politique, économique et sociétal profond. Positionné historiquement et géographiquement entre Orient et Occident, la Turquie est en posture délicate que ce soit sur le plan économique ou diplomatique avec ces alliés. Elle oscille entre laïcité et religion par ces racines et les aspirations de sa population. Les structures politiques et sociales turques ont toujours été fragiles. Cela avant et après l’écriture de la quatrième Constitution en 1983. Cette dernière avait été bâtie sur les ruines de l’échec d’un coup d’état.

Une guerre intérieure
Le parti de la justice et du développement, l’AKP, est le seul parti majoritaire stable du pays depuis les années 80. Ce groupe politique est guidé par Recep Tayyip Erdoğan qui après un parcours politique presque parfait, atteint la Présidence de la République. Pro Européen dans les années 2000, Erdogan opère un revirement autoritaire. Sa volonté première est de limiter le pouvoir politique de l’opposition des travailleurs Kurde, le PKK. Erdoğan soumet via l’AKP une proposition de loi visant à lever l’immunité parlementaire des députés sous procédures pénales en Mai 2016. Cette loi sera votée en première séance et déstabilisera le parti démocrate, le HDP. Groupement politique pour le dialogue politique, féministe, désigné comme la vitrine du PKK.
Sous cette couche visible, il cible de l’intérieur les partisans du courant “secret” de l’imam Fatullah Gulen et son “syndicat” d’hommes d’affaires influant, le “Tuskon”. Gulen a été un allié précieux d’Erdogan, permettant d’assoir son parti et son influence. Fetullah Gulen est un homme religieux, un messager de l’Islam comme il se présente, où il trouve racine commune avec Erdogan à des degrés modérés. Il est à la tête d’un vaste réseau d’école, d’ONG et d’entreprise nommée « Hizmet », service en turc. Cette société, qualifiée de parallèle, est aujourd’hui une épine dans le pied d’Erdogan, une masse d’opinion incontrôlable au rayonnement international. Acquitté en 2006, Gulen demandait à ses disciples de “s’engouffrer dans les artères du système, sans être remarqués de quiconque, jusqu’à atteindre les centres du pouvoir”. Cela avait entraîné son départ aux Etats-Unis. Cet accueil restant un point de discorde important entre la Turquie et les Etats Unis. Il fut aussi accusé par les médias progouvernementaux d’être à l’origine de l’assassinat de l’Ambassadeur russe Karlov.
Cette situation de monopole contrôlé de l’AKP soulève la question d’un contre-pouvoir politique et informationnel. Suite au coup d’état raté de juillet 2016, Erdogan a accentué la répression envers l’opposition politique et médiatique. Les écoles ferment, les militaires putschistes et leurs « partisans » ont été incarcérés. Au cœur du pays, s’exerce une censure des contenus télévisuels et des médias publiques, ainsi qu’une mise sous tutelle de médias privés. Plusieurs journalistes ont été arrêtés, dont un journaliste turco-allemand Deniz Yücel, qui est emprisonné depuis la mi-février. Le pouvoir d’Erdogan a ainsi établi un filtre hermétique de l’opinion.
En avril 2017, a été organisé un référendum pour acter une augmentation des pouvoirs présidentiels. Une campagne du “oui” a engendré des tensions dans le pays et à l’étranger. Des modifications de règlements sur le mode de vote ont éveillé des soupçons de fraudes électorales. Les masses démographiques opposent les mégalopoles aux populations souvent isolées des campagnes. Les résultats du vote reflètent ces contrastes et affichent une flagrante distorsion des opinions. Les grandes villes turques se positionnent contre Erdogan car elles restent sensibles aux discours pro-européens qui ont permis l’évolution économique des années 2000. Cette population se positionne actuellement en lutte contre les reformes éducatives s’éloignant du projet kémaliste. Cette masse s’oppose aux campagnes, touchées par un chômage ayant atteint les 10% dans le pays. Les classes populaires où la sensibilité au champ lexical nationaliste s’est accrue, permet au Président de trouver un écho sur le terrain.

Une guerre extérieure et transverse
Lors de ce référendum, le gouvernement allemand refusa d’accueillir les rassemblements pro Erdogan. Dans ces attaques externes, l’Allemagne est une cible étrangère de choix. Elle représente la première diaspora turque en Europe avec trois millions d’habitants, dont la moitié a le droit de vote aux élections. Cette population est souvent considérée comme levier dans les victoires électorales. C’est ce qui explique pourquoi Erdogan a la volonté de répondre au coup pour coup. Les politiques allemands furent traités de « fascistes ». La chancelière Merkel fut aussi la cible de grimage et de caricature dans divers quotidiens locaux. Ces attaques sont incompatibles avec les valeurs européennes. Erdogan cherche à affirmer sa légitimité en accusant l’Union Européenne d’accueillir des putschistes du courant de Fetullah Gulen.
La guerre de l’information est portée par une communication gouvernementale ouverte mais aussi par médias interposés. Les journaux allemands y voient une ingérence, une importation d’une crise qui n’est pas la leur. Le journal Allemand Bild attaque régulièrement le “petit homme du Bosphore” comme ils s’amusent à l’appeler. Le 16 avril 2017, l’attaque change de profil et devient “cyber”. De nombreux comptes Twitter dont celui de Die Welt ont été hackés. Le drapeau turc a remplacé les photos de profil, et le tweet assorti d’une croix gammée ; “Allemagne nazie et Pays-Bas nazis. Une petite gifle ottomane pour vous. On se reverra le 16 avril” est apparu. Amnesty International, la BBC, Bercy et même Boris Baker furent aussi touchés. Une synchronisation professionnelle loin d’une vengeance d’un tennisman turc n’ayant pas digéré une défaite passée.
En Allemagne, les lobbies turcs ont une influence importante. Ils agissent de manière transverse. Le DITIB, l’Union Européenne des démocrates turcs ou le Milli Görus sont d’une activité éreintante outre Rhin. A titre d’exemple, les imams de l’association DITIB sont rattachés au ministère de la culture turc. Ces prêcheurs sont envoyés et payés par le pays. Un chiffre récent indique une présence contrôlée de 780 mosquées turques sur 2000 dans le pays. Le Milli Görus reste la plus grande association musulmane indépendante allemande. Elle a été fondée au début des années 70. Son but initial était de rassembler les islamistes turcs à l’étranger dans le monde. Cette communauté souhaite aujourd’hui accentuer son influence sur les questions politiques locales. Elle joue sur l’impact des jeunes doubles nationaux. Elle semble vouloir orienter l’opinion à l’étranger par des activités d’informations et de désinformations locales.

Le prétexte européen
Lorsque l’opposition n’existe pas, il faut trouver un ennemi. La question de l’Europe se pose alors. La livre turque perd lentement du poids face au Dollar, 20% en une année. La Turquie a économiquement besoin de ces exportations vers l’Europe, comme l’Europe a besoin d’elle dans la gestion du terrorisme et de la crise syrienne. La Turquie est la première puissance régionale devant l’Arabie Saoudite et l’Iran. Un marché iranien où de multiples industriels d’Europe acheminent leur marchandise par route ou par les ports locaux. Elle est aussi membre de l’Euromed. L’accord de 2016 sur la gestion des migrants est agité régulièrement par les diplomates Turques dans les médias. Le pays est membre du conseil de l’Europe depuis 1949. Depuis 1996, les accords de l’Union Douanière ont permis l’exemption de taxe douanière sur certain produit au même titre que tout autre acteur de la communauté. L’Europe est le premier partenaire commercial du pays (44.5% des volumes d’échange). L’Allemagne est le premier pays européen partenaire de la Turquie. Les exportations vers l’Allemagne représentent à elles seules 7% du PIB turc. L’Union Européenne supporte et finance aussi 70% des investissements venus de l’étranger à destination de la Turquie. Des réformes de standardisation, certification et réglementation ont d’ores et déjà été effectués. On peut considérer aujourd’hui que les normes européennes sont inscrites à plus de 50% dans les codes turcs. A titre d’exemple, Renault produit trois fois plus de véhicule “Clio” en Turquie qu’en France. 10% de cette production répondent aux critères de l’UE qui est par ailleurs vendue dans l’Union Européenne.
Les relations régionales se développent principalement avec la Russie et le Turkménistan, parfois à la limite entre régalien et privé. La Turquie a rejoint la coopération politique nommée “Shanghai Five”, regroupant la Chine, la Russie et pays d’Asie Centrale. Les produits agricoles vers la Russie et son tourisme représentent une manne financière stratégique. Accentuer cette coopération permettrait à la Russie d’inclure des conditions de ventes d’armement, où les Etats Unis sont actuellement premier fournisseur du sixième consommateur mondial. Dans le secteur de l’énergie, le projet Turkstream est réalisé en collaboration avec la Russie et Gazprom. Les récentes découvertes régionales de gaz et de pétrole ouvrent des perspectives de transfert d’énergie à destination de l’Europe, via la Turquie. L’accession à l’Union Européenne ne parait plus être la priorité la Turquie. Etant de facto déjà au sein de l’Europe par ce type d’ancrage, le pays cherche à préserver ses marges de manœuvre vers l’Est.

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