L’enjeu national dans l’aérien : le cas Swissair

11 avril, 2017

Il est des symboles nationaux forts incarnés par des entreprises qui portent haut les couleurs du pays auquel elles appartiennent à l’étranger. Ainsi en allait-il de la compagnie de transport aérien suisse SWISSAIR jusqu’en 2001. SWISSAIR constituait une vitrine du savoir-faire et de savoir-être suisse à l’étranger. SWISSAIR disposait d’une excellente image et réputation auprès de toute sa clientèle.
Il s’agissait de l’expression du soft power suisse car le drapeau de la confédération apparaissait à chaque escale dans le monde. Ainsi, la confédération helvétique disposait d’un outil de représentation à l’étranger.

L’image nationale supérieure à la réussite sur le marché
A compter de 2001, SWISSAIR connut la plus grande crise de son histoire en raison de graves problèmes financiers, de telle sorte que son existence était remise en cause. Une autre société suisse, CROSSAIR, fondée au milieu des années soixante-dix par Moritz Suter, lui-même ancien pilote de SWISSAIR, desservait des courts et moyen-courriers en Europe. Pour des raisons de taille de ses lignes commerciales exploitées, CROSSAIR ne bénéficiait pas de la même notoriété que SWISSAIR mais jouissait d’une bien meilleure santé financière.
Ce contexte poussa Moritz Suter à racheter et reprendre les rênes de SWISSAIR afin d’étendre son activité à un niveau mondial tout en sauvegardant des emplois en Suisse.
Cependant, malgré sa position dominante, Moritz Suter ne reprit la direction de SWISSAIR que pour une durée de 44 jours.

La grille de lecture suisse du patriotisme économique
En effet, cette situation s’explique par une grille de lecture relevant du patriotisme économique et concernant trois domaines étroitement liés. Il s’agit des domaines politique, sociétal et économique.
Concernant le domaine politique, le gouvernement fédéral suisse ne pouvait se résigner à abandonner un acteur majeur de son économie et laisser disparaître un symbole de la représentation helvétique à l’étranger. Cela reviendrait à perdre un vecteur d’influence aussi relatif soit-il. Par fierté patriotique, Berne ne peut se résoudre au fait que SWISSAIR disparaisse de la planète des compagnies aériennes internationales. Sur le plan sociétal, la confédération helvétique ne pouvait pas faire l’impasse sur les conséquences qu’aurait une éventuelle disparition de SWISSAIR sur la population suisse. ; Les retombés « médiatiques » auraient d’autant plus fragilisé l’exécutif fédéral. Ce dernier aurait prêté le flanc à la critique de la population qui aurait fait perdre les prochaines élections ou votations (sic) à l’équipe sortante. Enfin, concernant le domaine économique, Berne avait déjà alloué plusieurs centaines de millions de Francs suisse, à perte, pour éviter la banqueroute directe à SWISSAIR.
Le plan de financement de la nouvelle entité prévoyait près d’un milliard de Francs suisse provenant de l’échelon fédéral. Ce dernier a fait compléter le financement public par l’aide des collectivités suisses directement impactées par cette problématique. Ainsi la ville de Zurich et les cantons de Zurich et Bâle devaient participer respectivement à hauteur de 50 millions, 300 millions et 31 millions de Francs suisse au projet de la nouvelle société.
Pour boucler ce projet de financement, l’échelon fédéral a fait pression sur des entreprises privées suisses telles NESTLE, NOVARTIS, ROCHE, SERONO, le Crédit Suisse, l’Union des Banques Suisses (UBS), RAIFFEISEN et la banque cantonale de Zurich.
Le patriotisme économique a joué dans toute sa dimension puisque tous les acteurs majeurs de l’économie suisse ont été mis à contribution pour venir aider à la création d’une toute nouvelle entité aérienne qui s’appellera désormais… SWISS. La finalité étant que la Confédération contrôle 20 % du capital de SWISS et dispose d’une minorité de blocage.

Une « casse sociale » prioritairement étrangère
Un autre aspect du patriotisme économique apparaissait important à réaliser tenant directement aux emplois. Le conseil d’administration de SWISS, certainement sous l’impulsion du fédéral, a voulu préserver les emplois des nationaux suisses. Si des licenciements ont dû être nécessaires pour viabiliser la nouvelle compagnie, ils ont touché en priorité les étrangers y travaillant.La législation fédérale en la matière organise les licenciements selon un ordre d’ancienneté acquise au sein de l’entreprise, les moins anciens sont licenciés en premier alors que les plus anciens le sont en dernier.
Or, dans cette situation, les premiers à avoir été licenciés ont été les personnels transfrontaliers français mais aussi tous les étrangers de manière générale. Finalement, CROSSAIR n’a pas repris SWISSAIR mais a évincé Moritz Suter faisant place au patriotisme économique helvétique afin de préserver ses intérêts pour sauvegarder de son influence et donc de sa puissance.
Cette situation inédite semble témoigner d’une intervention du gouvernement fédéral suisse afin de préserver une entité semblable à SWISSAIR susceptible à la fois de continuer à représenter la Suisse à l’étranger, de sauvegarder une influence par le maintien de ses lignes commerciales et de ses emplois et donc d’une partie de sa puissance économique.

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