L’Inde, objectif Afrique

20 mars, 2017

L’Inde est un concurrent redoutable en Afrique : une volonté politique relayée par des moyens financiers et de soft power, avec une culture commune d’ancien colonisé et de non-aligné, (voir la relation ancienne avec l’Ethiopie), avec des pratiques d’innovation frugale adaptées aux réalités africaines. Les Indiens ont des atouts qui vont au-delà du classique rapport qualité prix. Mais dans ce domaine, la France ne part pas les mains vides et, surtout, les Indiens ont un point faible dont ils sont d’ailleurs conscients, et qui peut être dévastateur dans l’opinion africaine : le racisme qui se traduit par les mauvais traitements dont souffrent les étudiants africains en Inde, et peut étayer une guerre de l’information. En revanche, la lutte anti-corruption côté indien ne semble pas opérationnelle.

L’Inde, objectif Afrique Liens historiques, objectifs géopolitiques et économiques
Pour les Français, l’Afrique, surtout francophone, est proche et familière, tandis que l’Inde est lointaine et étrangère. Mais pour les Indiens, l’Afrique, surtout l’Afrique orientale, fait partie de leur arrière- cour (liens anciens, diaspora indienne en Afrique) Dans un contexte de recherche de la croissance et de rivalité géopolitique avec la Chine, les dirigeants indiens ont fait de l’essor de leurs exportations en Afrique un objectif stratégique.
D’où le constat suivant :
• Commerce indo-africain en forte croissance au cours des dix dernières années.
• Volonté forte au sommet de l’Etat indien, qui survit aux alternances politiques : “Africa possesses all the prerequisites to become a major growth pole of the world in the 21st century. We will work with Africa to enable it to realise this potential“. (Ex PM indien Manmohan Singh. Avec Narendra Modi, c’est pareil).
• Implantation de banques ad hoc et un soft power à l’indienne .

Volonté politique : les forums Inde-Afrique
L’Inde est passée à l’offensive sur le continent africain ; elle veut inscrire ses relations avec l’Afrique dans une vision de long terme. Les 3 sommets Inde/Afrique qui sont destinés à sceller des relations commerciales fortes, ont eu lieu : New Delhi en 2008 et à Addis-Abeba en 2011 puis Addis-Abeba au siège de l’Union Africaine en 2015.

Lors du premier sommet tenu en avril 2008 à Delhi, L’Inde avait alors promis 3,8 milliards d’euros sur cinq ans de prêts consentis à l’Afrique et avait levé ses barrières douanières pour nombre d’exportations africaines, notamment des matières premières afin d’alimenter sa croissance. Le sommet de 2011 y consacre comme priorité pour les Indiens l’approvisionnement en énergie et en ressources minérales, dont le pays a besoin pour soutenir son industrialisation.

Durant les deux derniers sommets, l’Inde a octroyé près de 7,4 milliards de dollars de prêt. Ce montant a contribué à financer les infrastructures, l’électricité, l’énergie renouvelable en Afrique
2015 fut le troisième sommet du genre, le sommet où pour la première fois le nouveau Premier Ministre Narendra Modi s’est adressé à toute l’Afrique (tous les chefs d’État et de gouvernement du continent ont été conviés). Il s’agissait de donner une nouvelle impulsion à l’engagement économique et politique. (Source : Jeune Afrique Sommet Inde Afrique, l’opération de séduction de New Delhi.) Les titres de Jeune Afrique sont éloquents (liens en sources) Et si l’Inde devenait le partenaire favori de l’Afrique ? Afrique – Inde : un autre modèle, sachant que l’Inde veut doubler ses échanges avec l’Afrique

L’Afrique, nouvelle frontière pour les ambitions indiennes?

Une banque spécialisée appuie cet effort, l’Exim Bank
Détenue par l’État indien, Exim Bank est la banque en charge du financement du commerce extérieur indien : son portefeuille de prêts s’élève à environ 7,7 milliards d’euros. Détenue par l’État indien, Exim Bank est la banque en charge du financement du commerce extérieur indien : son portefeuille de prêts s’élève à environ 7,7 milliards d’euros. Elle est aussi présente en Afrique francophone (voir liens en source). L’EXIM Bank octroie une ligne de crédit de 63 millions $ au Sénégal pour sa riziculture. Exim bank s’installe aussi à Abidjan.
Au Sénégal, Bank a ouvert un bureau à Dakar pour l’accompagnement des relations entre l’Inde et l’Afrique de l’ouest. Si l’Afrique anglophone est la plus anciennement concernée, l’Afrique francophone n’est pas en reste.

Un tropisme indien vers le Sénégal justifié par les liens culturels
C’est par le biais de la culture que s’effectue la connexion entre l’Inde et le Sénégal, notamment sous le règne de Senghor. En effet, il y avait chez ce dernier une véritable fascination pour la culture indienne, par le fait qu’elle constitue à travers le métissage qui la caractérise, un exemple vivant de la Civilisation de l’Universel. (…) Il faut noter que les relations diplomatiques entre les deux pays furent établies dès 1962.

Un soft power à l’indienne, fondé concrètement sur des aides, des bourses d’études et la médecine à distance, complète le tableau

• Aides diverses
Lors de la clôture du Sommet du Forum Inde-Afrique en 2015, le Premier ministre indien Narendra Modi avait annoncé une ligne de crédit d’un montant de 10 milliards de dollars pour les entreprises indiennes qui souhaiteraient investir en Afrique. Il s’était également engagé à fournir une aide de 600 millions de dollars afin de financer des initiatives communes : 100 millions pour un Fonds de développement, 10 millions pour un Fonds pour la santé…

• Bourses d’études
Si l’on se réfère aux précédents Sommets du Forum Inde-Afrique en 2008 et 2011 et au rapport conjoint CEA - CII, une subvention de 7,4 milliards de dollars avait permis de financer 137 projets dans 41 pays, tandis qu’une aide de 500 millions de dollars avait pu financer un projet de renforcement des capacités avec la création d’institutions spécialisées, l’attribution de bourse d’études et la mise en place du projet de réseau panafricain des services en ligne qui connecte actuellement 48 pays africains. De plus, ces trois dernières années, 25 000 Africains ont fait leurs études en Inde ou y ont été formés.

• Santé
L’Inde et l’Afrique coopèrent à travers le Pan-African e-Network. Au Sénégal, grâce au réseau, 150 consultations en télémédecine ont déjà été faites par l’hôpital Fann en faveur de patients, en rapport avec des structures hospitalières d’Inde. Le Pan-African e-Network offre des services de télémédecine aux soignants établis dans les sites appelés Patient end locations (Pel) en Afrique, via des consultations médicales en ligne réalisées par des praticiens indiens dans des spécialités listées par l’Union africaine pour ses Etats membres.

Santé : L’Inde veut promouvoir le tourisme médical

Cela ressemble à un aéroport, s’exclame un des délégués étrangers en visite dans certaines structures hospitalières de New Dehli, dans le cadre d’Advantage healthcare in India (Ahci 2016). Notre collègue africain, qui n’est d’ailleurs pas le seul à tomber sous le charme de ce qu’il a vu, a bien raison de s’exprimer ainsi. Car il est bien dans un hôpital, ultra moderne de surcroit, doté en plus de toutes les commodités qu’on n’aurait jamais imaginé dans une structure sanitaire. Il y a aussi une bourgeoisie africaine cliente potentielle d’un tourisme médical indien qui a fait ses preuves avec la clientèle américaine.

Au Ghana, un concurrent à l’œuvre, Tata Power
Après une première phase du processus, mobilisant une trentaine de candidats, six sociétés ont été présélectionnées, dont les français Engie et le consortium EDF-Veolia, l’italien Enel ou encore l’indien Tata Power (Actis et le consortium mené par Eranove ne sont plus dans la course). Les entreprises auraient jusqu’à février 2017 pour déposer leur offre
Tata Power est déjà bien implantée en Afrique du Sud, où elle a créé une Joint venture, Cennergi.
Et disons tout de suite qu’à la différence de son concurrent indien Adani Power, elle a su garder (organiser ?) une réputation d’intégrité validée par le classement de Transparency International

Les failles dans l’approche indienne
Il ne faut pas croire que l’image de l’Inde soit particulièrement favorable en Afrique. Les entreprises indiennes sont souvent perçues comme prédatrices Les diasporas indiennes ont tendance à vivre enfermées sur elles-mêmes. Tout cela fait partie du déficit de l’image de l’Inde. Ce déficit a été creusé un peu plus par les récentes violences raciales dont les étudiants africains sont régulièrement victimes en Inde. Des étudiants africains témoignent régulièrement du racisme dont ils sont victimes Inde comme en témoigne ce type de faits divers :
- Un professeur congolais tué à coups de pierre à New Delhi.
- Une étudiante tanzanienne frappée et à demi dénudée par la foule.
- Agressions contre des Africains : « En Inde, mieux vaut avoir la peau claire », explique un universitaire.
- RDC : tensions communautaires à Kinshasa après le meurtre d’une Congolaise en Inde.
Jean-Joseph Boillot, spécialiste des économies émergentes, auteur notamment de Chindiafrique rapporte :
« Pendant mon dernier séjour en Centrafrique, j’ai été frappé de constater que tout le monde était au courant des agressions récentes contre les Congolais à Delhi ».
Les autorités du Ghana ont annoncé leur intention de “relocaliser” une statue du Mahatma Gandhi, offerte par l’Inde il y quelques mois à l’université d’Accra, après la publication d’une pétition dénonçant le “racisme” du leader de l’indépendance indienne. La statue avait été inaugurée en juin sur le campus par le président indien Pranab Mukherjee comme un symbole de l’étroitesse des relations entre le Ghana et l’Inde. Mais en septembre, un groupe de professeurs a lancé une pétition demandant son retrait en raison du caractère “raciste” de Gandhi et exigeant que l’université mette en avant des personnalités africaines :
Mieux vaut se lever pour notre dignité plutôt que se prosterner devant la volonté d’une superpuissance eurasienne“, affirme le texte de la pétition qui cite Gandhi disant que les Indiens étaient “infiniment supérieurs” aux Africains.

Les autorités indiennes elles-mêmes sont conscientes du problème, perçu comme l’un des principaux points de la récente visite du Premier Ministre indien en Afrique du Sud.

Sources

Africa-India relations
Jeune Afrique Sommet Inde Afrique, l’opération de séduction de New Delhi.

Et si l’Inde devenait le partenaire favori de l’Afrique ?
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L’Inde veut doubler ses échanges avec l’Afrique
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Inde-Afrique : Ecobank s’associe avec Exim Bank
L’EXIM Bank octroie une ligne de crédit de 63 millions $ au Sénégal pour sa riziculture
Sénégal: Ouverture d’un bureau d’Exim Bank à Dakar - Pour l’accompagnement des relations entre l’Inde et l’Afrique de l’ouest
l’Inde et l’Afrique relancent leurs relations commerciales
L’Inde en Afrique francophone : l’exception sénégalaise
L’Inde et l’Afrique coopèrent à travers le Pan-African e-Network
Santé : L’Inde veut promouvoir le tourisme médical
Jeune Afrique
Ghana : l’attribution du marché de distribution d’électricité encore différée
Tata power
Tata Power scouts for investment opportunities abroad
Tata, Exxaro in South African energy JV
Tata Power’s South African joint venture company Cennergi announced as ‘preferred bidder’ for two wind energy projects of 234MW capacity
In emerging mkts, Tatas best anti-corruption crusader
Inde : des étudiants africains témoignent du racisme dont ils sont victimes
Racisme en Inde : une étudiante tanzanienne frappée et à demi dénudée par la foule

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