La guerre de l’information maladroite menée contre Greenpeace

2 décembre, 2016

Le 30 juin 2016, 107 prix Nobel ont dénoncé, dans une lettre ouverte, l’opposition de l’ONG Greenpeace aux OGM et, plus précisément, au riz doré (golden rice). L’élément marquant de la lettre, et qui fut la raison de sa reprise par les médias sur toute la planète, fut l’accusation portée contre Greenpeace de commettre, de part ses positions, un véritable crime contre l’Humanité. Toutefois, comme nous allons le voir, cette accusation n’est pas une première et, pour comprendre dans quel contexte est apparue cette attaque informationnelle, il nous faut retracer l’origine du combat de Greenpeace contre le riz doré.

La création du riz doré
Le riz doré (appelé ainsi pour sa couleur) a été inventé en 1999 par Ingo Potrykus et Peter Beyer, respectivement de l’École polytechnique fédérale de Zurich (Suisse) et de l’Université de Fribourg-en-Brisgau (Allemagne). Le riz doré est un organisme génétiquement modifié (OGM) enrichi en Bêta Carotène, le précurseur de la vitamine A. Il est promu par ses créateurs et ses soutiens comme une solution pour nourrir les millions de personnes dans le monde manquant de vitamine A et qui, chaque année, en perdent la vue ou finissent par en mourir. Selon l’UNICEF, 100 millions d’enfants au moins développent aujourd’hui des carences en vitamine A. L’idée de créer un OGM enrichi en Bêta Carotène a été soufflée au début des années 1990 à Ingo Potrykus par Gary Toenniessen, le directeur du département sécurité alimentaire de la Fondation Rockefeller. Cette dernière avait cherché un moyen d’enrichir du riz en Bêta Carotène durant les années 1980, mais avait échoué. Sa rencontre avec Ingo Potrykus relança le projet et c’est elle qui, par la suite, organisa une rencontre entre Potrykus et Peter Beyer.
Le riz doré est finalement créé en 1999. La même année, les 29 et 30 septembre, commencent les manifestations de Seattle contre l’Organisation mondiale du commerce, qui marque la naissance symbolique du mouvement altermondialiste. Les mois suivants, de nombreuses marchent et pétitions sont organisées pour dénoncer l’impact des OGM sur la santé, la politique alimentaire des Etats et la nature.
Le groupe AstraZeneca, devenu aujourd’hui Syngenta, détenait une licence exclusive sur l’un des gènes que les deux chercheurs souhaitaient employer. Syngenta accepta alors, en 2000, de participer au projet en échange de droits commerciaux pour les futurs marchés du riz doré aux Etats-Unis et à l’étranger. Le groupe s’occupera aussi de la gestion des divers brevets nécessaires à sa future commercialisation.

La question du riz doré
En 2000, sont publiés deux articles dans Science et dans le Time, afin d’annoncer la création du riz doré. Celui du Time vante les bienfaits que pourrait apporter ce dernier pour lutter contre les carences en vitamine A dans le monde, qui entrainent cécités visuelles et décès par centaines de milliers. Le Time axe son article sur l’impact positif qu’en tireraient les petits producteurs et les millions de personnes touchées par les carences alimentaires. Le riz doré est donc ici doté d’une nette valeur humanitaire, et pas seulement utilitariste comme pouvaient être présentés d’autres OGM, créés par exemple pour mieux résister aux insectes ou aux herbicides. Le Time va même jusqu’à préciser qu’il est vrai que le riz doré est perçu par l’industrie agroalimentaire comme une manière de mieux faire accepter les OGM au grand public, et que les anti-OGM le voient comme un cheval de Troie, mais qu’il ne faut toutefois pas perdre de vue l’enjeu humanitaire. La même année est créé le Golden Rice Humanitarian Board, qui vise à doter le projet du riz doré d’une gouvernance propre. Il est financé par la Fondation Bill & Melinda Gates, et collabore avec Syngenta, l’IRRI (Institut international de recherche sur le riz), HarvestPlus (qui travaille sur les biofortifications), ou encore l’USAID (l’Agence des États-Unis pour le développement international).
Mais, très vite, Greenpeace va s’opposer à son utilisation. Benedikt Haerlin, alors coordinateur de la campagne anti-riz doré de Greenpeace, se rend préalablement à Zürich afin de rencontrer Ingo Potrykus. A son retour, il lance sa campagne contre le riz doré, estimant que ce dernier représente un risque trop important de normalisation de la production d’OGM.
Le 14 décembre 2000, à Montpellier, se tient une conférence de presse où des représentants mondiaux de la lutte contre les OGM vont dénoncer le riz doré. Sont présent José Bové, Vandana Shiva, ou encore Tewolde Berhan Gebre Egziabher, connus pour leur défense de la biodiversité.
Greenpeace cherche alors à détruire l’image humanitaire qui a été associée au riz doré. Les liens entre les deux chercheurs et Syngenta sont alors mis en avant afin de prouver que cet OGM n’est qu’une stratégie pour s’enrichir sur le dos de la misère humaine. Ce à quoi les défenseurs du projet rétorqueront qu’un accord a été passé avec Syngenta afin de permettre à tout agriculteur gagnant moins de 10 000 dollars par an d’obtenir les semences gratuitement. L’ONG développe alors l’idée que la malnutrition est un problème social et que, pour le résoudre, il faut avancer une solution sociale : une solution technologique n’est pas la bonne réponse à apporter, et un complément de vitamine A pourrait être apporté par une alimentation plus importante en aliments qui la contiennent naturellement, telles que la carotte, la citrouille, ou la courge. Mais les défenseurs du riz doré rappellent alors une vérité simple : des millions d’individus vivent dans des conditions totalement insalubres et ne peuvent pas cultiver leurs aliments sur un terrain, ou les acheter, et n’ont par conséquent pas d’autre choix que de se contenter de riz. Le 9 février 2001, Greenpeace publie « L’or des fous », un article dénonçant le « cynisme pur » des promoteurs du riz doré. L’ONG calcule que, pour qu’une femme consomme une quantité de vitamine A suffisante par jour, il lui faudrait manger 3,75 kg de riz doré par jour, et 3 kg pour un enfant. Il est ensuite avancé que, une ration quotidienne de riz représentant environs 300 g par jour, le riz doré ne couvrirait par conséquent que 8% des besoins quotidiens en vitamine A. Toutefois, Potrykus avança que le riz doré d’alors était un prototype qui demandait des améliorations.
En 2005, les travaux de ce dernier et de Syngenta verront poindre la deuxième génération du riz doré, qui cette fois contiendra 23 fois plus de Bêta Carotène que la version précédente. En outre, Greenpeace n’aurait pas pris en compte d’autres facteurs : par exemple, le fait que d’autres aliments complémentaires peuvent être consommés et compléter la consommation du riz doré, ou encore qu’un apport de vitamine A même inférieur à ce qui est recommandé peut prévenir la maladie. Ce riz doré 2 permettrait, pour une consommation allant de 100 à 150 g par jour, de combler à 60% les besoins quotidiens en vitamine A.
En 2012, l’American Journal of Clinical Nutrition publie une étude sino-américaine démontrant que la consommation régulière de riz doré par des enfants apporte bel et bien un apport en vitamine A. Toutefois, Greenpeace dénonce les tests effectués sur des enfants chinois. En 2008, elle avait tenté d’interdire ces tests, autorisés par l’Institut américain de la santé (NIH), et dirigés par Syngenta et l’Université américaine de Tufts. Le Ministère de l’agriculture et de la santé chinois lui avait alors affirmé que de tels tests n’avaient pas été autorisés. Toutefois, l’expérience eut lieu sur un groupe d’enfants chinois âgés de 6 à 8 ans. Cette révélation par Greenpeace engendra un tollé mondial et décrédibilisa les résultats de l’étude, qui furent toutefois mis en avant par les scientifiques. De plus, les parents chinois n’avaient pas été avertis que leurs enfants consommaient du riz génétiquement modifié. Finalement, l’American Journal of Clinical Nutrition rétracte l’article en 2015 pour cause de déficience éthique quant à la réalisation de l’étude.

Allow Golden Rice Now : une stratégie offensive contre Greenpeace
Dès les débuts de la bataille de l’information que se menaient Golden Rice Humanitarian Board et Greenpeace, les phrases choc furent employées afin de décrédibiliser l’adversaire. C’est ainsi que, en février 2001, Ingo Potrykus affirmait que, si l’ONG ne cessait pas son opposition au riz doré, elle serait un jour ou l’autre jugée devant un tribunal pour contribution à un crime contre l’Humanité. Neuf ans plus tard, en 2010, il se demande encore comment faire ouvrir les yeux aux opposants au riz doré et leur faire comprendre que s’y opposer revient à commettre un crime contre l’Humanité.
En octobre 2013, des activistes anti-OGM détruisent des champs d’expérimentation du riz doré établis en Philippines. Cet événement est l’élément déclencheur qui voit naître la Allow Golden Rice Now Society. Allow Golden Rice Now (AGRN) devient alors le bras armé militant et moderne du Golden Rice Humanitarian Board. Si rient ne relie officiellement les deux organisations, la rhétorique du « crime contre l’Humanité » va être reprise et jouée pleinement. AGRN se présente comme une société familiale à but non lucratif, dirigée par Patrick Moore, son frère, leurs femmes et leurs enfants. Patrick Moore fut l’un des fondateurs de Greenpeace, avant de la quitter en 1987. En 1991, il fonde Greenspirit, un cabinet de communication en industries diverses, et se fit le défenseur des industries biotechnologiques. En janvier 2014, il fit une intervention chez le lobbyiste EuropaBio, association qui cherche à influencer l’Union européenne favorablement vis-à-vis des OGM, et dont Syngenta est notamment membre.
AGRN affiche clairement ses objectifs. Sur son site, on peut lire que son but est de « mettre fin au blocage actif du riz doré par Greenpeace ». Le financement est participatif et ne dépend d’aucun groupe. La raison en est clairement affichée : « La Société utilise un budget minimal en sachant pleinement que les opposants au Riz Doré tenteront de faire de la Société un “front de l’industrie” ». Il semble donc que les attaques contre le Golden Rice Humanitarian Board aient portés leur fruit : l’Allow Golden Rice Now précise son indépendance financière afin de parer à toute attaque éthique contre elle et son combat. Enfin, sur la page d’accueil du site, on peut voir une section « comment nous aider » : là, AGRN encourage ses soutiens à mener de véritables actions d’influence depuis la base, en allant dans les bureaux de Greenpeace leur expliquer leur avis, en leur envoyant des courriels, en leur téléphonant…une invitation est faite de parler du combat de l’association à leurs amis et sur Facebook. Enfin, une dernière recommandation explicite le pourquoi de la création d’Allow Golden Rice Now : « Greenpeace a bloqué Golden Rice en utilisant la pression du public, et c’est le seul moyen par lequel ils seront convaincus de changer leur position et faire une exception pour le riz doré ». La stratégie est donc d’imiter les pratiques de l’ONG afin de finalement les retourner contre elle et de créer, en quelque sorte, une armée de « social justice warriors » pro-riz doré.
Dans cette logique, la page Facebook d’AGRN va se transformer une réelle plate-forme de combat contre Greenpeace.

La stratégie de communication est toujours la même : rappeler les conséquences de la malnutrition, informer que le riz doré est la solution, et dénoncer l’action « criminelle » de Greenpeace qui s’oppose à sa réalisation. On pourra remarquer l’emploi de graphismes modernes, de montages photos et, enfin, de la présence régulière du terme « crime contre l’Humanité ».

Le but est de créer un sentiment de culpabilité parmi les possibles soutiens de Greenpeace en présentant l’ONG comme étant moralement coupable de la condition des enfants atteints de cécité visuelle ou de décès pour cause de carence en vitamine A. De défenseurs de la moralité, les militants de Greenpeace sont tournés en ridicule et deviennent, à l’inverse, créateurs d’injustices.
Greenpeace y est assimilée à une mafia composée de privilégiés aveugles et affameurs d’enfants. On peut trouver, tout le long des publications, des phrases choc et à forte charge émotionnelle, telles que « Les activistes anti-riz doré veulent sauver les baleines mais laissent les enfants devenir aveugles », ou encore « Les enfants mourant de faim en Afrique vous détestent ».
En outre, la page donne aussi à ses lecteurs des conseils en argumentation au cours de débats qu’ils pourraient avoir avec des anti-OGM. Plusieurs captures d’écran de conversations Twitter avec des opposants sont publiées sur la page et servent d’exemple, afin de savoir ce qu’il est possible de répondre de façon simple et claire contre telle ou telle critique contre le riz doré

Une guerre de l’information tous azimuts contre Greenpeace
Mais Allow Golden Rice Now ne se cantonne pas à la guerre informationnelle virtuelle. L’association organise aussi des manifestations dans plusieurs villes américaines, européennes ou asiatiques. Ainsi, en octobre 2013, une manifestation a lieu devant les bureaux de Greenpeace, à Toronto, de même que devant le Rainbow Warrior, à Vancouvert. En janvier-février 2014, une deuxième campagne de dénonciation contre Greenpeace est organisée, et des manifestations ont lieu devant ses sièges de Hambourg (on l’on peut voir Ingo Potrykus en compagnie de Patrick Moore), Amsterdam, Bruxelles, Rome, et Londres. Puis, plus tard, la campagne se dirigea vers Heidleberg, Stuttgart, Cologne, Munich, Berlin et Paris. La même année, des points « presse » furent organisés aux Philippines, au Bangladesh et en Inde.
Comme on l’a vu, la stratégie d’influence du Golden Rice Project est de découpler l’image du riz doré de celle des grands groupes de l’industrie bioalimentaire. Si Golden Rice Humanitarian Project Board assumait encore ses liens avec la Bill & Melinda Gates Foundation, notamment via le ProVitaMinRice Consortium (Peter Beyer en est le chercheur principal), ou encore ses liens directs avec Syngenta, ce n’est plus le cas d’Allow Golden Rice Now, qui tente d’investir le monde du militantisme moral. On peut toutefois émettre sérieusement l’hypothèse que, au vu des actions ciblées de la société, des contacts de Patrick Moore et de la sémantique du « crime contre l’Humanité », Allow Golden Rice Now semble être le bras armé militant et stratégiquement « apolitique » du Golden Rice Project.

Le 30 juin 2016, 107 prix Nobel dénoncent, dans une lettre ouverte, Greenpeace pour son opposition au riz doré. Là-encore, l’ONG se voit accusée de crime contre l’Humanité. Selon The Washington Post, la campagne a été organisée par Richard Robert et Philip Sharp. Le premier est directeur de New England Biolab et développe les biotechnologies. En outre, il fit une intervention, en 2015, au Lindau Nobel Laureate Meetings. Il y défendit les OGM et affirma que l’opposition au riz doré était un…crime contre l’Humanité. Cette sémantique surprend d’autant moins que les sociétés Syngenta et Microsoft (dont le co-fondateur est Bill Gates) font toutes deux partie des financeurs du Lindau Nobel Laureate Meetings. Enfin, était chargé des répartitions à la conférence de presse, lors de l’événement, Jay Byrne, dirigeant d’une société de conseil, V-Influence, ancien directeur des Affaires publiques de Monsanto (la Bill & Melinda Gates Foundation est entré dans son capital en 2010) et ancien membre de l’USAID (l’Agence des États-Unis pour le développement international).
Par conséquent on retrouve, depuis la création du riz doré, en 1999, puis ensuite la sortie de sa deuxième version, en 2005, toujours les mêmes groupes qui gravitent autour des attaques informationnelles visant à légitimer cet OGM. D’abord de façon plutôt assumée, avec la Golden Rice Humanitarian Board ; puis, de façon voilée sous la Allow Golden Rice Now Society, dont la stratégie est d’attaquer Greenpeace avec ses armes traditionnelles : l’ « apolitisme » militant, la mobilisation de « social justice warriors », la morale, la dérision, les pétitions et les manifestations. Enfin, la lettre ouverte des prix Nobel vise à faire jouer l’argument d’autorité tout en mettant en avant des individus qui ne sont pas nécessairement liés au monde de la biotechnologie. Ceci, on s’en doute, afin de déjouer les attaques traditionnelles des anti-OGM vis-à-vis de l’éthique et du conflit d’intérêts. Toutefois, tous les personnages qui gravitent autour ou au sein de ces sociétés et groupements appartiennent au monde la biotechnologie. De près ou de loin, un groupe, un consortium, un cabinet de conseil ou un comité de lobbying lié au monde de l’agro-industrie semble toujours multiplier les contacts avec les acteurs de cette guerre de l’information.
S’il n’est pas encore possible de mesurer tout l’impact qu’aura cette dernière attaque, il semble toutefois qu’elle aura eu pour effet de relancer les débats autour de l’emploi du riz doré. Si une guerre de positions entre pro et anti reste probable, au vu des imaginaires très clivés qu’ils portent respectivement, on peut imaginer que l’argument humanitaire joué par le Golden Rice Project puisse peser sur ceux qui ne sont pas investis dans une cause militante. Toutefois, le capital moral et éthique dont est doté Greenpeace, au sein de la société comme parmi les médias, rend peu probable un réel basculement de l’opinion public en sa défaveur.

Robin Terrasse

Commentaires

Commenter cet article...
Pour afficher un avatar avec votre commentaire, inscrivez vous sur gravatar!