La perception de l’enjeu stratégique des terres rares

4 février, 2016

Les « terres rares » sont un groupe de métaux aux propriétés voisines constitué d’un ensemble de dix-sept éléments. Les particularités des différentes terres rares ont permis le développement de nombreuses technologies de pointes. Dans le domaine de l’énergie notamment, l’éolien, la voiture hybride et les ampoules à économie d’énergie dépendent désormais totalement d’elles(1). De même, de nombreuses technologies militaires de pointe reposent sur les terres rares, comme les satellites, les systèmes de guidage, les systèmes de défense antimissile et l’aérospatiale(2).

La construction d’une stratégie de puissance discrète par la Chine à partir de 1980
Le premier pays à avoir exploité massivement les terres rares est les Etats Unis, qui dès les années 1960, y voit un usage industriel dans le pétrole et le verre. Avec l’exploitation de la mine de Mountain Pass, le pays tient une place prédominante dans la production mondiale jusqu’aux années 1990. La mine ferma en 2002 suite aux problèmes environnementaux et à la concurrence des mines chinoises qui fit chuter le prix des terres rares(3). En Chine, la nature stratégique de celles-ci fut comprise très tôt par le gouvernement, dont les membres ont souvent une solide formation scientifique(4). Ainsi, la société savante chinoise des terres rares, Chinese Society of Rare Earths, est fondée dès 1980. Le dirigeant chinois Deng Xiaoping saisit l’intérêt stratégique des métaux rares, et décide de positionner son pays comme premier producteur mondial en 1992 avec la célèbre formule «le Moyen-Orient a le pétrole, la Chine a les terres rares»(5). Depuis, la Chine a acquis une situation de monopole en matière d’exploitation et de production de ces dernières. En effet, elle assurait en 2010 95% de la production des terres rares dans le monde tout en ne disposant selon l’USGS (United States Geological Survey), que de 38% des réserves estimées. La Chinese Society of Rare Earths comporterait aujourd’hui plus de 100 000 experts selon son site Internet. A titre de comparaison, son homologue européen, l’European Rare Earth and Actinide Society comptait environ 700 membres en 2009(6).

La réaction tardive des puissances occidentales en 2000
Au cours des années 1990 et 2000, les gouvernements des pays ayant une économie de marché, se sont montré complaisants envers la Chine. Ils l’ont laissée construire son monopole pour bénéficier de ses terres rares à bas coûts dans une logique de court-terme. Ils sont devenus petit à petit complètement dépendants des ressources chinoises sans se rendre compte de l’importance que prenaient celles-ci. En 2009, les médias occidentaux se familiarisèrent avec la question des terres rares suite à la publication par le ministre de l’industrie et des TIC chinois d’un rapport concernant la politique du pays en la matière. Cette prise de conscience médiatique ramena à la réalité les pays consommateurs et alimenta des tensions avec la Chine. Elles sont, notamment, particulièrement vives avec le Japon, dont la Chine revendique plusieurs îles potentiellement riches en ressources. Ainsi en octobre 2010, le ministre des Affaires étrangères japonais Akikiro Ohata déclara publiquement son intention de créer une réserve pour anticiper les interruptions en approvisionnement. La Corée du sud suit immédiatement le Japon en investissant 15 millions de dollars dans un stock de terres rares qui sera prêt pour 2016. Aux Etats-Unis, la même année, un projet de loi fut présenté au congrès en mars pour constituer un stock de terres rares considéré comme « indispensable à la sécurité nationale ». Parallèlement, le gouvernement lança une investigation sur les manœuvres de la Chine pour bloquer ses exportations vers les Etats-Unis et le Japon. Cette investigation servi de préparation à la plainte du 13 mars 2012 devant l’OMC déposée conjointement par les Etats-Unis, l’Union européenne et le Japon contre la Chine. Depuis, des industries américaines ont établi des plans pour relancer la production nationale. Aujourd’hui, les pays participant de l’économie de marché ont pris conscience du danger de ne plus pouvoir se fournir en terres rares Chinoises(7). Si seule la Chine a réellement exploité ses ressources à ce jour, d’autres pays ont un potentiel important : la sphère d’influence Russe détient 19% de terres rares, les États-Unis 13%, l’Australie 6%, l’Inde 3%.

L’évolution des stratégies des acteurs
La Chine s’inscrit dans une stratégie de saturation monopolistique du marché des terres rares. Pour ce faire, elle a dans un premier temps pratiqué le dumping social et environnemental. Une stratégie qui a pu réussir grâce à l’appropriation parallèle rapide, au début des années 1990, des technologies complexes d’exploitation et de purification des terres rares, jusqu’alors dominées par Rhône-Poulenc et Molycorp. En très peu de temps, les Chinois se sont dotés de capacités industrielles et sont devenus les leaders mondiaux des techniques de purification des terres rares. Dans un second temps, la Chine mit en place un système de taxes et de quotas à l’exportation, institués dès l’an 2000 sous prétexte de préserver les ressources. Les montants des quotas furent ensuite progressivement réduits chaque année. A partir de 2004, la politique fiscale, elle aussi, évolua graduellement pour limiter l’accès des acheteurs étrangers aux terres rares(8). Les entreprises étrangères sont, de ce fait, progressivement incitées à investir en Chine afin d’accéder aux matières premières. Ceci permet à ce pays d’exporter plus de produits finis à forte valeur ajoutée et d’obtenir des transferts de technologies sur son sol.

Le Japon est le plus gros importateur mondial de terres rares. En 2009, il dépendait ainsi de la Chine à plus de 90%. Lorsqu’il en prend conscience, le Japon réagit très rapidement en se concentrant sur la maîtrise technologique à l’aval de chaîne de valeur, sur l’accroissement de stocks stratégiques, la diversification des sources d’approvisionnement et le recyclage de produits électroniques. Son secteur privé noue activement des partenariats avec les compagnies minières étrangères, comme l’illustre l’accord signé dès 2009 avec le Kazakhstan pour exploiter ses gisements de terres rares. A l’issue de cette stratégie, en 2012 le Japon ne dépendait plus des terres rares chinoises qu’à 49%(9).

Les Etats-Unis, en 2009, dépendaient à 100% des importations. Le gouvernement ne prit conscience que tardivement des risques de la dépendance aux terres rares pour son développement dans les technologies vertes et sa défense nationale. Depuis 2011, une stratégie de maîtrise nationale de l’ensemble de la filière terres rares fondée sur l’articulation entre public et privé est impulsée. Ainsi le pays ré-ouvrit le site de Mountain Pass et relança la prospection minière. Il soutint également des exploitants et des métallurgistes américains comme Molycorp, qui exploite notamment les ressources australiennes. En parallèle, les Etats-Unis recherchent toujours actuellement des solutions alternatives aux terres rares ainsi que des moyens de palier les fragilités nationales du secteur. La stratégie de constitution d’une chaine de valeur complète des Etats Unis a commencé tardivement et prendra du temps.

L’Union européenne, en 2009, dépendait à 100% de ses importations en terres rares. Pour y remédier, elle a établi plusieurs axes stratégiques prioritaires : sécuriser son accès aux ressources avec des accords de coopération, soutenir les recherches sur le recyclage et sur les technologies économes en terres rares, établir un bilan régulier sur les matières premières stratégiques. L’outil de cette politique est le projet ERAMIN, projet qui devrait constituer le socle d’un futur réseau européen de la communauté des matières minérales appelé ENERC ou European non-energy mineral raw materials research community.(10)». Les firmes privées, notamment allemandes et françaises, s’impatientent et conduisent leurs propres politiques d’approvisionnement, de stockage et de recherche en solutions alternatives. Par exemple, la France, via le Bureau de Recherche Géologique et Minière (BRGM) a conclu avec KazAtomProm, entreprise minière du Kazakhstan spécialisée dans l’uranium, un accord de partenariat stratégique en septembre 2011(11). Aujourd’hui, l’UE n’a qu’une ébauche de politique sur les terres rares.
L’Australie et le Canada sont les pays les plus avancés tant dans la prospection sur leurs territoires respectifs que dans la prise de contrôle des mines à l’étranger. Le canadien GWMG possède ainsi 100 % des parts du site sud-africain de Steenkampskraal tandis qu’au Brésil, deuxième plus grande réserve au monde après la Chine, MBAC a déjà avancé ses pions et pense pouvoir rivaliser avec elle dans la quantité de la production(12). De son côté, l’Australien Greenland Minerals and Energy possède le site de Kvanfjeld au Groenland(13). Pour son exploitation nationale, l’Australie, ne voulant pas supporter sur son sol le coût écologique de la transformation des terres rares, s’est entendu avec la Malaisie pour que la compagnie Lynas y délocalise son processus de raffinage. L’Australie et le Canada n’ont pas vraiment réalisé l’importance stratégique des terres rares avant les autres mais, étant des puissances minières possédant ces métaux dans leurs sous-sols, ils rattrapent le retard plus rapidement que les autres.
En Russie, le gouvernement parla pour la première fois de lancer un programme d’exploitation des terres rares en 2012(14). Ce peu d’empressement s’explique par le fait que les industries russes n’utilisent que très peu de terres rares et que la dépendance du pays est donc très faible. Apres la prise de conscience mondiale sur cet enjeu, la Russie s’appropria néanmoins cet enjeu stratégique. En effet, le Premier ministre annonça en 2013 vouloir créer « des réserves d’urgences de toutes les ressources nécessaires à un horizon 10-15 ans », et notamment en terres rares suite à la position monopolistique qu’avait pris la Chine(15).

La Chine possède aujourd’hui l’avantage du choix des armes et de l’initiative de l’attaquant
La situation actuelle est le fait d’une stratégie rodée de la Chine, qui se confronte à des pays occidentaux désindustrialisés n’ayant pas su développer à temps une véritable stratégie de sécurité d’approvisionnement reposant sur l’ouverture de nouvelles mines dans des pays tiers (Etats-Unis, Australie, Kazakhstan ou Inde). Les pays européens ont été pris au dépourvu dans leur stratégie de promotion des énergies vertes, censées remplacer une part des hydrocarbures. Aujourd’hui, cette opération pourrait non seulement se traduire par une extrême dépendance aux éoliennes fabriquées en Chine avec du néodyme extrait du sol chinois, mais aussi par un bénéfice environnemental faible pour les prochaines années. Si la crise européenne et le ralentissement de l’économie mondiale soulagent à court-terme les tensions sur l’offre de terres rares et sur leurs prix, l’enjeu du secteur à plus long terme est considérable. La Chine possède aujourd’hui l’avantage du choix des armes et de l’initiative de l’attaquant, elle a su faire des terres rares un outil de puissance dans un monopole artificiel. Les autres pays consommateurs de terres rares ont pour leur part tous réagit tardivement en ne percevant que fin 2009 l’importance de l’enjeu. La Chine est actuellement la seule puissance à maîtriser l’ensemble de la filière des terres rares. Dans l’hypothèse où la plainte sur les restrictions chinoises aux exportations de terres rares déposée auprès de l’OMC aurait une issue favorable, la Chine aura quand même gagné un temps précieux sur ses concurrents pour renforcer sa compétitivité sur l’aval de la filière des terres rares.

Albert de Mereuil

(1) Zajec O. « Un camouflet pour la logique économique à courte vue : comment la Chine a gagné la bataille des métaux stratégiques », Le Monde Diplomatique
(2) Niquet Valérie, « La Chine et l’arme des terres rares. », Revue internationale et stratégique 4/2011 (n° 84), p. 105-113
(3) Patrice Christmann, « Les nouvelles ressources en minerais stratégiques : l’exemple des terres rares », Géoéconomie 2011/4 (n° 59)
(4) Patrice Christmann « Les nouvelles ressources en minerais stratégiques : l’exemple des terres rares », Géoéconomie 2011/4 (n° 59)
(5) Christian Harbulot, « La nouvelle économie politique », Revue Limes (3/2012)
(6) Patrice Christmann « Les nouvelles ressources en minerais stratégiques : l’exemple des terres rares », Géoéconomie 2011/4 (n° 59)
(7) Simon Walker, « Breaking the rare earth monopoly », Engineering & Mining Journal (00958948)
(8) Jean-Pierre Clamadieu et Emmanuel Butstraen « Les terres rares, des matières premières minérales stratégiques », Annales des Mines - Responsabilité et environnement 2010/2 (N° 58)
(9) Evelyne Dourille-Feer, « Terres rares : les grandes manœuvres », http://www.cepii.fr/blog , Billet du 28 août 2012
(10) Christophe-Alexandre PAILLARD, « Géopolitique des terres rares : La Chine, l’OMC et les terres rares. Une nouvelle guerre économique en perspective ? », diploweb.com
(11) Christophe-Alexandre PAILLARD, « Géopolitique des terres rares : La Chine, l’OMC et les terres rares. Une nouvelle guerre économique en perspective ? », diploweb.com
(12) Carolina Guerra « Brazil eyes rare earth market »
(13) Matthieu Anquez, « Sécuriser les approvisionnements stratégiques européens L’exemple des terres rares », les notes stratégiques de CEIS
(14) « Russian govt to prepare rare earth metals production program by Feb 1 » MOSCOW. Oct 16, Interfax
(15) « Russian govt to create reserves of rare earth metals – Rogozin », Interfax, Russia & CIS Business & Financial Newswire. 2/25/2013, p1-1. 1p.

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