Les ambigüités américaines dans le traitement de la crise financière
17 février, 2010
Le président Barack Obama a annoncé le 14 janvier dernier un projet de taxation d’une cinquantaine de grandes banques afin de récupérer les fonds publics dépensés lors du sauvetage du système financier. Cette mesure permettrait à l’Etat américain de récupérer 117 milliards de dollars sur une dizaine d’exercices budgétaires.
Seulement voilà, cette proposition, dans la ligné des annonces similaires qui ont été prononcées en France ou en Grande-Bretagne auparavant, ne traite absolument pas le mal à la source et ne fera en aucun cas des banques, des établissements « responsables ».
En effet, premièrement le Président américain qui estime « obscènes » les primes versées aux traders à la suite des résultats exceptionnels réalisés en 2009 évite comme tout le monde de nommer les véritables responsables de ce marasme : les banquiers! Le comportement de ces derniers, coupables d’avoir initié la crise financière, premiers a en être sortis grâce au soutient de tous, n’ont pour la plupart retenu aucune leçon de ce qui venait de se jouer et peuvent se targuer d’être libre de toute sanction, affichant un cynisme sans commune mesure face à des Etats impuissants ou réellement inconscients.
D’autre part, ce n’est pas aux bonus qu’il faut s’attaquer mais aux paradis fiscaux qui facilitent l’hébergement des fonds spéculatifs les plus risqués qui, même s’ils affichaient l’équivalent de 50 milliards de dollars d’avoirs ou d’avantage d’actifs gérés, cacheraient souvent le montant des positions que leur stratégie aurait engagée dans ces produits dérivés à effet de levier, sources de pertes infinies en cas de mauvais paris et dont l’engagement initial, ce fameux « appel de marge », n’est contrôlé que très rarement de part le manque de chambres de compensation sur ces territoires volontairement laxistes sur la réglementation financière. Laissant de nouveau la potentialité d’un risque systémique contaminant la sphère mondiale en cas de pertes consécutives affectant le comportement des opérateurs.
Tant qu’un organisme supranational ne sera pas créé pour réglementer les marchés financiers internationaux et punir les fautes de gestion ou le manque de transparence des fonds les plus spéculatifs, tant que les paradis fiscaux auront les mains libres pour agir sans aucun contrôle des risques, alors toute mesure n’aura d’effet que son annonce.



Monsieur Delmotte,
JE M’INSCRIS EN FAUX contre votre discours, même s’il peut plaire, à priori, au lecteur.
Les banquiers n’ont pas retenu la leçon? Mais si, et comment. Ils savent que leurs erreurs sont assurées par le contribuable. Du coup ils ont recommencé à faire des profits énormes. Et si ça casse, tant pis: l’Etat est là pour sauver le système. Les quelques têtes qui tombent sont tout de suite remplacées, comme dans une mafia.
Quant aux Etats, ils sont plus impuissants qu’inconscients. Quoique… Quant il s’agit de débloquer 700 milliards pour sauver Wall Street, on sait le faire. Si par contre il faut trouver 5 milliards pour le RSA, on pleure…
Les Etats n’ont qu’à changer les règles du jeu. Si les démocrates US ne devaient pas leur pouvoir (eux aussi) à Goldman Sachs et les autres, ils pourraient réguler. Souvenons nous qu’ils n’ont même pas réussi à réduire le montant de primes obscènes allant à des banquiers qui ont entraîné l’économie réelle dans une vraie crise, avec de vrais chômeurs (de 4 à 10% aux US). A tel point que les Britanniques (qui l’eut crût?) estiment maintenant que la “spéculation est une activité parasite”.
Enfin last but not least, les paradis fiscaux ne sont pour rien dans cette crise, cher Monsieur.
Ce sont les banques américaines, françaises, allemandes, britanniques, etc qui les utilisent. Allez interdire à la Soc Gen de continuer à être présente au Luxembourg, plutôt que d’attaquer Juncker. Idem pour la Suisse / la BNP; et toutes les autres…
Les paradis fiscaux ont une utilité économique qu’on ne veut pas avouer publiquement: celle de permettre à Total (et les autres) d’échapper au fisc. Allons faire un redressement fiscal dans ces sociétés!…
Ce que nous faisons, c’est attaquer quelques particuliers qui se sentent (parfois à juste titre) trop taxés. Et qui fraudent ensuite. Mais qui leur conseillent ces placements? Des cabinets fiscalistes parisiens…
Il ne fait pas déplacer le problème pour le masquer. Nous sommes tous responsables, si nos dirigeants ne veulent pas réguler ce système. Taxer la spéculation. Interdire de jouer au casino avec notre épargne.
C’est notre argent qui fait leur fortune. Nous ne pouvons pas ignorer cela. Au lieu d’espérer que le changement vienne d’en haut, il serait bon de commencer à réfléchir à son échelle.
Cordialement,
Predrag
Monsieur “Predrag”,
J’ai bien pris note de votre commentaire, qui montre bien que le débat est loin d’être tranché en la matière.
Je ne peux cependant que vous inviter à relire mon article (et son titre), puisqu’il vous permettra de reconnaître que je pose la problématique du discours tenu par les dirigeants internationaux sur ce point et qu’il n’y est en aucun cas question de dresser une liste non-exhaustive des mesures importantes - dont vous proposez quelques axes majeurs - qu’il conviendrait de mettre en place pour réguler un marché et des pratiques qui ne correspondent plus aux attentes de nos économies respectives.
Je serai cependant désireux de vous lire à ce sujet si d’aventure vous veniez à publier un article de 30 lignes maximum sur le sujet.
Cordialement,
Pierre-Arnaud Delmotte
Monsieur Delmotte,
Je vous remercie pour votre réponse; je sais à quel point c’est rare. Je vais essayer d’être plus consensuel dans mon 2nd (et dernier?) commentaire.
Vous avez raison de parler des “ambiguïtés américaines”, puisque le régulateur US n’a pas encore clairement tracé de voie en la matière.
Les rares tentatives d’Obama que je vois sont les suivantes:
- une limitation des bonus des banquiers, un projet de loi mort-né, du fait de la puissance des lobbies
- “too big to fail”: limiter la taille des banques, séparer les activités de spéculation pour compte propre de la sphère “réellement économique” de l’activité des banques. Un projet qui est une réaction d’orgueil suite aux élections au Massachussets, que les néoconservateurs qualifient de “populiste”
- j’en oublie, les esprits chagrins me pardonneront.
Je retiens plusieurs réactions face à la crise:
- le discours de Mme Lagarde au début de la crise était calqué sur celui des banquiers: “quand il y a un feu, on pense à l’éteindre d’abord, on régule ensuite”.
- quand les baisses des taux d’intérêt et les plans de relance ont commencé à produire leurs effets (700 milliards engagés aux US, un taux réel pour les banques à 0% certains jours…), le discours était: c’est trop tôt pour toucher à la machine, ça repart à peine.
- 9 mois plus tard, le CAC a pris 60% , le Dow Jones aussi, etc. Le chomâge aux US est passé de 4% à 10%, leur déficit public est abyssal, environ aussi important que le PIB français. La fenêtre d’opportunité pour réguler mieux a été loupé, en grande partie à cause des Américains, qui n’ont pas voulu transformer le G20 en organe de gouvernance mondiale.
Et aujourd’hui:
- ceux qui ont mené à la crise sont encore au pouvoir
- leurs pratiques n’ont pas changé: ils ont promis, la main sur le coeur, de changer: mais ils avaient déjà menti…
- le monde financier a lancé une attaque spéculative sur la Grèce
-etc
Je trouve que le politique aux Etats-Unis s’est largement effacé devant la sphère financière qui dirige le pays; j’imagine que les lobbies de l’armement ont autant de pouvoir que ceux de la finance; je comprends dorénavant qui tient le 1er stock d’armes au monde. C’est sûrement pas Obama.
Je constate beaucoup d’impuissance chez les Américains. Un calcul simple, aussi: ils sont au coeur des flux financiers; les agences de notation, les paradis fiscaux, les banques d’investissement, les hedge funds, tout cela a un sens, ce système a été organisé par eux, leur classe dirigeante en est la 1re bénéficiaire; ils ne veulent pas changer.
Discuter de ce type de changement, ce serait de leur point de vue offrir (gratuitement?) une tribune à Sarkozy, qu’ils doivent considérer comme dangereux; donner de l’importance aux Chinois, qui en ont déjà assez. Etc.
Une période intéressante s’ouvre, faite d’instabilité politique (les réactions “populistes” sont maintenant craintes), économique (reprise incertaine et inégale), financière (faiblesse structurelle du dollar, que nos partenaires chinois pourraient tuer en quelques jours).
Pour quelqu’un qui s’intéresse à la géoéconomie et aux relations internationales, le jeu devient plus ouvert, plus passionnant.
Bien à vous,
Predrag
NB: je suis d’accord avec vous sur bien des points, la responsabilité des banques, l’impuissance des Etats, l’insuffisante réglementation.
Je vous avais prévenu que je serais consensuel… J’espère que la lecture n’a pas été ennuyeuse?