Burlesque tentative de déstabilisation de CMA CGM: 1 an après
23 novembre, 2007
En septembre 2006 Knowckers évoquait une tentative de déstabilisation via Internet de la CMA-CGM, cette société fondée en 1978 à Marseilles et devenue n°3 mondial du transport maritime. Un an plus tard de nouveaux rebondissements permettent de mieux comprendre l’origine de cette déstabilisation.
Une multitude de blogs
En effectuant une simple recherche sur Google il est aisé de voir qu’une multitude de blogs anonymes ont fleuri depuis ces douze derniers mois, après que nous évoquions l’affaire du site mistralholding.com (qui d’ailleurs n’est plus en ligne à ce jour).
Ces blogs attaquant la CMA-CGM utilisent tous une forme assez identique: un titre évocateur, un auteur avec une identité fictive, seulement un ou deux articles mais surtout des informations invérifiables. La majorité des "billets" sur ces blogs sont soit disant la traduction d’articles publiés en langue arabe. Qui pourrait vérifier si l’article en question existe réellement?
Comme le montre l’illustration ci-dessous, le recensement des blogs anti CMA-CGM est impressionant et indique à l’évidence qu’il ne peut s’agir que d’une opération organisée:

Un éclairage supplémentaire: la saga des frères Saadé continue
Une recherche sur les bases d’informations professionnelles apporte un éclairage dans cette tentative de déstabilisation. Un article publié il y a quelques semaines par DowJones Factiva revient sur le conflit qui oppose Jacques Saadé, le PDG actuel de la CMA-CGM, à son frère Johnny Saadé ancien actionnaire de la société:
|
JOHNNY SAADE OU L’ITINERAIRE D’UN ENFANT GATE
Un article récemment paru sur albawaba.com mérite que l’on s’y attarde. Il révèle les déboires d’un homme d’affaire libanais, Johnny Saadé, né il y a 65 ans à Lattaquié en Syrie dans une famille bourgeoise et à qui la vie était toute prête à sourire. Si ce n’est qu’un jour ….. il décida qu’il en serait autrement !
Avec Jacques son aîné de cinq ans, il est issu d’une famille du Nord de la Syrie appartenant à la communauté grecque-orthodoxe de Lattaquié. Lattaquié est une ville d’environ 2 000 000 habitants située sur la côte méditerranéenne de la Syrie et à proximité de la fertile vallée de l’Oronte. Non loin de là, le site de l’antique citée phénicienne d’Ougarit où le premier alphabet de l’humanité a été découvert gravé sur des tablettes d’argile. Mais Lattaquié c’est surtout le principal port du pays. C’est par là que transitent toutes les marchandises à destination de Damas. Rodolphe, le père de Jacques et Johnny avait créé des comptoirs maritimes pour représenter de nombreuses sociétés de transport maritime à Beyrouth et Lattaquié. Précurseur, il posa alors les premiers jalons d’une incroyable aventure maritime. Mais en Janvier 1958, Rodolphe disparaît brutalement foudroyé par une crise cardiaque. Ses enfants Jacques et Johnny avaient alors respectivement 20 et 15 ans. Leur mère Odette les a prématurément lancés dans le monde des affaires en les mettant à égalité dans les affaires familiales. Pour elle le partage à 50/50 était un principe sacré qui ne souffrait aucune dérogation. Chassés de Syrie par les nationalisations, puis du Liban par la guerre civile, Jacques et Johnny créent en 1977 à Marseille la Compagnie Maritime d’Affrètement (CMA). La société connaît un fantastique développement qui lui permet en 1996 de poser sa candidature à la reprise de la Compagnie Générale Maritime (CGM) privatisée par l’Etat Français.
Mais dans l’intervalle, en 1992, Odette la mère aimante décède et les tensions commencent alors à se faire sentir entre les deux frères. Jacques basé à Marseille menait tambour battant le développement de la société alors que Johnny resté à Beyrouth dirigeait la représentation de la CMA en Syrie et au Liban et pour le reste faisait confiance à son frère pour piloter les affaires maritimes du groupe. Mais l’éloignement de Johnny des affaires de la CMA le taraude. La presse professionnelle ne parle que des succès de la CMA et de son président. Lui est totalement ignoré des médias. C’est à cette époque qu’il engage Jean GIORGI un homme d’affaire syro-libanais au passé trouble ; quelques années auparavant, le 13 avril 1989, Jean Giorgi était condamné en France à 5 ans de prison ferme pour banqueroute frauduleuse. Peine qu’il n’effectuera pas ayant quitté la France à temps. Lorsque Jacques décide que la CMA doit se porter candidate à la reprise de la CGM, Johnny s’oppose et va vouloir imposer ses vues dans la gestion de CMA. Il engage à ce moment une véritable bataille juridique à l’encontre de son frère. Il présente un recours en annulation de l’arrêté de privatisation de la CGM devant le Conseil d’Etat. Ce recours est rejeté. Puis deux plaintes pénales sont successivement déposées à Nanterre et Marseille. Il assigne en redressement judiciaire la CMA dans laquelle il est lui-même actionnaire ( !) tout en s’opposant aux décisions d’augmentations du capital de celle-ci et en 1999 il s’oppose au projet de fusion entre CMA et CGM. Toutes les actions de Johnny sont rejetées par les tribunaux.
Alors que la bataille judiciaire fait rage, en coulisse les conseils des deux parties s’activent pour trouver une sortie à ce conflit. Sous la houlette des autorités judiciaires libanaise, les avocats négocient d’arrache pied nuit et jour sans discontinuer. Finalement c’est au Palais de Justice de Beyrouth qu’à l’aube du septembre 2000 un accord transactionnel est signé. Aux termes de cet accord, Johnny cède toutes ses parts dans le groupe CMA CGM contre un montant forfaitaire de 40 millions de dollars. Mais ce qui semblait être un accord de paix définitif s’avéra être une simple trêve.
Les années 2003 à 2005 sont des années fastes pour l’industrie du transport maritime. En 2003 la Chine rejoint l’OMC. Elle importe de plus en plus de matières premières et exporte des produits finis. La Chine est en passe de réussir son pari de devenir l’atelier du monde. Les industriels américains et européens comprennent vite l’intérêt de sous traiter en Chine. Et puis avec l’avènement de l’internet et des e-mails il devient tellement simple de passer une commande à une usine de Shanghai ou Guangzou. Du coup la demande de transport explose et les frets avec. De son vaste bureau du 9ème étage de l’immeuble Burotec à Beyrouth, Johnny suit de près le parcours de son frère. Dans son édition du 11 janvier 2005 Le Monde qui consacre un article sur les transports maritimes et relate les propos de spécialistes selon lesquels « le transport maritime international a connu sa période la plus faste depuis l’après-guerre ». Quant à la CMA CGM elle profite à fond de cette conjoncture euphorique et dans le langage des analystes financiers, elle surperforme le marché. Dans son dernier rapport de janvier 2007, AXS-Alphaliner constate qu’entre 2000 et 2007, CMA CGM connaît la plus forte croissance des compagnies maritimes avec une augmentation de 174% de part de marché ( http://www1.axsmarine.com/public/axsliner.php#05). Elle passe ainsi de la 9ème place en 2000 à la 3ème place mondiale selon le classement des compagnies maritimes établi quotidiennement par le même site. ( http://www.axsmarine.com/public/top100/index.php). Après avoir fait la une de la presse spécialisée voilà qu’à présent Jacques a les honneurs de la presse généraliste. Johnny qui a vendu ses titres dans le groupe 4 ans auparavant à 40 millions de dollars seulement aurait des raisons d’être amer. Le vendredi 9 avril 2004 les journaux font écho de la conférence de presse au cours de laquelle Jacques a annoncé des résultats record de 202 millions € pour l’exercice 2003 . Le quotidien libanais L’Orient Le Jour titre : « CMA CGM en 5è place mondiale ». Le Figaro du 8 avril 2004 titre « CMA CGM quadruple son résultat net grâce à la Chine ». Les articles élogieux ne manquent pas : Les Echos, La Tribune mais aussi le Lloyds List parlent tous de la « succes story » de cet armateur marseillais qui est au coude à coude avec les plus grands armateurs mondiaux. Johnny doit surement se souvenir encore, quand il était actionnaire de la CMA quelques années plus tôt, de sa décision de s’opposer à l’augmentation de capital. Son avocat à Marseille le Bâtonnier Christian Lestournelle l’aurait harcelé ce 17 octobre 1997 pour qu’il l’autorise à souscrire dans les délais prévus à l’augmentation de capital de la CMA. Mais Johnny refuse. Avait-il calculé les conséquences ? Il s’en est suivi une dilution de sa participation qui passa de 50% à 23%. Puis il s’opposa à la fusion avec CGM. Mais cette opération fut validée par les tribunaux et sa participation dans la société tomba à 10%. C’est ce pourcentage qu’il a cédé en l’an 2000. Certes à l’époque la conjoncture n’était pas aussi bonne qu’aujourd’hui et surtout fin 2001 début 2002, il y eut le ralentissement économique consécutif aux attentats du 11 septembre. Mais qui aurait pu prévoir un tel retournement de tendance ? La lecture de la revue de presse du 9 avril 2004 aura-t-elle achevée de décider Johnny ? En tout cas il est déterminé à récupérer sa participation par tout moyen. Il convoque son avocat Me Fayez Hage-Chahine qui est en même temps le Doyen de la faculté de droit de l’Université Saint Joseph à Beyrouth. Mais après presque 4 ans comment annuler une transaction ? Il rédige une assignation devant le Tribunal de Première Instance de Beyrouth qu’il fait enrôler le 22 avril 2004. Le Doyen a prévenu : ce ne sera pas chose simple. Qu’importe, Johnny accompagnera cette demande en annulation par une campagne médiatique. Les juges ne seront pas insensibles à tout ce qui se dit dans la presse. Les médias, Johnny les connait bien. En effet à l’époque de la privatisation de la CGM il avait brillamment réussi à mobiliser la presse. Et pour cause, le sujet était éminemment politique et au travers de Jacques Saadé, c’était Alain Juppé et Jacques Chirac qu’on visait. Mais aujourd’hui les enjeux politiques sont moindres. Le climat n’est pas porteur. Le 22 avril 2004, le jour même de l’enrôlement de son assignation pour annulation de la transaction, il va écrire une longue lettre à l’ensemble des parlementaires en France dans laquelle il dénonce les tromperies dont il a fait l’objet . Cette lettre est transmise à tous les médias en France. Elle sera la première d’une série d’autres courriers de la même veine. Quelques journaux mentionneront la réouverture des hostilités. Le 1er novembre 2004 Libération sous la signature de Renaud Lecadre titre : « La lutte fratricide des Saadé reprend ». Mais à part un ou deux articles par ci par là il n’y a rien à la mesure des articles de l’époque 1997/2000. Johnny prend alors à nouveau la plume pour reprocher aux députés leur manque de réaction, en précisant qu’il ne peut « croire que vous (les parlementaires) êtes indifférents face à ce lourd dossier » et qu’il n’est pas concevable que « vous (les parlementaires) puissiez par une attitude passive, cautionner -même involontairement- un scandale d’une ampleur nationale tant sur un plan financier que judiciaire ». Contrarié par « l’inertie » des parlementaires, il se plaint aussi des lenteurs de la justice française dans une lettre ouverte au Garde des Sceaux M. Dominique Perben qu’il n’hésite pas à faire publier dans Les Echos du 15 juin 2004. Non décidemment on ne peut plus compter ni sur la presse ni sur les politiques et encore moins sur la justice. Il lui faut trouver d’autres méthodes d’attaque. Ce sera le dénigrement systématique : faire passer son frère pour un voleur. Il va alors chercher un Dircom’ et trouve un certain Georges Hammouche. C’est le début de l’avalanche de l’envoi de lettres anonymes, de distribution de tracts, des fascicules jaunes, puis l’apothéose avec le site internet Mistralholding.com. Au même moment apparaissent des centaines de blogs anonymes, sur lesquels ne sont postés qu’un ou deux billets mais avec à chaque fois la même ligne éditoriale : attaquer Jacques Saadé et la CMA-CGM. Coïncidence ?
Face à ces attaques Jacques ne restera pas sans réagir. Ses avocats obtiennent le 8 décembre 2006, puis les 18 Janvier et 13 Juillet 2007 à Londres une injunction qui fait interdiction à Johnny de propager des informations diffamantes dans le Royaume Uni sous peine de sanctions pénales. Aux Etats-Unis Jacques fait condamner Johnny à lui payer 95 millions de $ de dommages-intérêts. Enfin en France la Cour d’Appel d’Aix-en Provence statuant sur la plainte pénale déposée par Johnny condamne celui-ci à une amende civile de 15.000 € pour dépôt abusif de plainte. Jacques Saadé saisit aussi le Tribunal de Commerce de Marseille qui par jugement du 27 mars 2007 condamne Mistral Holding la société de Johnny à payer 750.000 € de dommages-intérêts. Johnny est défait. Mais il ne paiera pas un seul centime. Perdre une affaire peut être mise sur le compte des avocats qui n’ont pas été bons. Mais payer une condamnation c’est admettre de perdre la face. Si tout s’écroule en Europe et aux USA, il reste heureusement à Beyrouth le procès en annulation de la transaction sur lequel Johnny fonde tous ses espoirs et pour cause ! Il constitue la raison d’être, le socle de cette bataille. Mais perdre ce procès sur lequel il a fondé toute sa stratégie de communication signerait la fin du rêve. Or un jugement est attendu pour le 27 juin 2007. Son avocat, Hage-Chahine, a un mauvais pressentiment. Il sait qu’il a très peu de chances de gagner cette procédure engagée 3 ans plus tôt. Il a épuisé tous les moyens dilatoires. Que faire? Il ne reste plus qu’une la solution radicale : demander à la Cour de Cassation le dessaisissement du magistrat ; mais c’est une procédure longue et difficile. Heureuse coïncidence, quelques semaines plus tôt le fils ainé de Johnny, Karim, a épousé Tanya Kheir la nièce d’Antoine Kheir le Premier Président de la Cour de cassation du Liban. Antoine Kheir est connu dans le milieu judiciaire libanais pour être un homme droit et intègre. Mais rien ne freine l’ardeur de Fayez Hage Chahine qui présente le 7 juin 2007 à la Cour de Cassation une demande officielle de dessaisissement du magistrat Habib Mezher. L’affaire est examinée très rapidement et, moins de 2 semaines après la présentation de la demande, la Cour de Cassation prononce le transfert de l’affaire à une autre chambre du Tribunal . Fayez Hage-Chahine respire. Il a gagné au moins un an.
Son site internet ayant été interdit, condamné à plusieurs reprises pour diffamation, Johnny pense à l’écriture d’un livre. C’est un véhicule de communication autrement plus noble que l’internet, les tracts ou les fascicules jaunes qu’il a fait distribuer par milliers dans le monde entier. On lui présente Alain Ménargues journaliste et écrivain. Il était directeur général adjoint de Radio France International après avoir été correspondant permanent à Beyrouth pendant plusieurs années. Bien qu’établi au Caire, Alain Ménargues vient fréquemment au Liban où il a gardé des attaches. Johnny est impressionné par le journaliste. Le 11 août 2006 il signe avec lui un contrat d’écriture d’une œuvre. En pratique il s’agira d’écrire sous le titre « L’œil de Caïn » l’histoire du conflit entre Jacques et Johnny. Mais attention pas n’importe quelle histoire. Ce sera l’histoire vue par Johnny. D’ailleurs celui-ci prendra soin de faire préciser dans le contrat qu’Alain Ménargues n’aura pas le droit d’interviewer ou de rentrer en contact directement ou indirectement avec M. Jacques Saadé ou son groupe, ses collaborateurs, ses conseils etc… sous peine de résiliation du contrat ! L’auteur accepte cette règle à condition de garder sa liberté d’écriture. Johnny met à sa disposition Jean Giorgi qui est censé lui fournir toute la documentation nécessaire. Mais très vite Alain Ménargues se rends compte qu’il est instrumentalisé comme il l’explique dans une interview au quotidien libanais Al Akhbar du 27 septembre 2007 ( http://al-akhbar.com/ar/node/48271). Les relations se distendent entre l’auteur et Johnny Saadé jusqu’à la rupture. Fin août 2007 une série de blogs surgira sur le net qui accusent Alain Ménargues d’être un escroc. Celui-ci n’a aucun doute sur l’identité des auteurs de ces blogs. Le journaliste explique qu’il a pris la décision de rompre la collaboration avec Johnny Saadé sur le livre l’« L’œil de Caïn » car il s’est aperçu que les informations que lui communiquait Jean Giorgi n’étaient pas exactes et que « ce dernier chercherait à le manipuler ». Privé de son auteur fétiche, Johnny ne peut abandonner ce projet. Il aurait donc confié à quelques personnes la mission de réécrire à la première personne du singulier le manuscrit d’Alain Ménargues pour s’éviter un procès pour plagiat. Il lui faut aussi un éditeur connu de préférence qui accepterait de publier sous son nom un livre apparemment indigeste et truffé de détails financiers et techniques. Comme dit l’hebdomadaire bakchich ( http://www.bakchich.info/article1668.html), si l’opération se fait ce sera un gros…très gros compte d’auteur. Quant à Karim Saadé le fils de Johnny, il penserait déjà au film….
|
Internet : autoroute de l’information ou de la désinformation?
Le problème de la déstabilisation par Internet reste posé. Comme nous l’évoquions cette semaine avec l’affaire MediaDefender, Internet peut être un outil redoutable pour déstabiliser une entreprise ou une personne. Mais alors que faire si du jour au lendemeain des dizaines de blogs vous attaquant apparaissent sur la toîle? Prendre un avocat et faire fermer chacun des sites? Mieux vaut dans ce cas avoir un budget conséquent.
Il semble plus sage de conseiller au lecteur de toujours avoir un regard critique sur l’information publiée de façon "anonyme". Ou alors de lire régulièrement Knowckers!



Commentaires
Commenter cet article...
Pour afficher un avatar avec votre commentaire, inscrivez vous sur gravatar!